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Bulletin SAF 1914


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La Révolution en Bretagne. Les derniers montagnards, 1795, (suite)

Pr. Hémon

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Société Archéologique du Finistère - SAF 1914 tome 41 - Pages 156 à 210

LES

(Notes et documents)

DERNIERS MONTAGNARDS

1795
(Suite)

Les réactions politiques sont souvent aussi brusques que

terribles, et si les Montagnards espérèrent un mouvement
de presse ou d'opinion en leur faveur, il faut reconnaître
qu'il se trompèrent étrangement. Malheur aux vaincus, à

ceux-là surtout qui ont tyraniquement et cruellement u::;é
du pouvoir, alors qu'ils étaient les maîtres! Au reste, ils

étaient réduits à de simples suppositions sur ce qui pouvait

se passer à Paris, puisque les journaux qu'ils' auraient pu .
lire en route, n'annonçaient même pas encore leurs arresta­
tions.
Quatre jours à peine s'étaient écoulés depuis l'arrivée
des prisonniers, lorsqu'une dépêche du Comité de Sûreté
générale, apportée par l'adjudant général Reynier (1), par­
vint au commandant du château. C'était un ordre, en date
du 9 prairial, au chef d'escorte Margaron, de ramener les

députés à Paris. A la lettre était jointe une. expédition du
décret, rendu la veille par la Convention, et qui renvoyait

(0 V. dans la Biographie nouvelle des Contemporains une longue notice
sur REYNIER (comte Jean-Louis Ebenezer), qui 'devint lieutenant général ,
grand officiér de la légion d'Honneur, etc . . . V. aussi Diet. de la Conver­
sation, etc .

157 ._ .

les nuit prisonniers, ainsi 'que Ruhl, ' Albitte et Prjeur de
la Marne devantune commission militaire (1). .:. "
. . M. Claretie écrit· à ce propos: '. ;
r ~( La veille du cinquième JOUi' après leur arrivée, le com­
. )) mandant du châteaufort leur ~nnonça qu'ils f.llIaient par­
» tir pOllr Paris. Quoi ! déjà? Puis il ajouta qu'ils seraient
)) jugés par'une commission militaire. Ce fut pour !=lUX un
» coup de foudre, Fapparition de la mort, mais une mort
» atroce, inattendue, un jugement inique. Accusés, ils avaient
» le droit de demander le tribunal de tous; citoyens, un tri­
n bunal de citoyens: mais une commission militaire, des
» représentaIit.-s traduits ~evant des soldats! La loi cédant le

1) pas au sabre! Ils n'avaient encore ~té ni entendus, ni léga-
» lement accusés ! Allons, c'en était fait (ils le .sentirent)
» de la Constitution qù'ils avaient juré de défendre, c'en était
)) fait de la république. Il n'y avait plus .qu'à mourir. » .
Ces inalheureu~ étaient-ils vraiment qualifiés pour pro-

tester contre cette juridiction d'exception ? M. Clareti-e
ajoute: . . .,.,.,.
« Il n'y avait plus qu'à mourir. Alors, 'dans ' ce donjon ­ ,'f) battu des flots, ' dans cette . prison de ' martyrs; , une
'f) scène se passa, plus imposante . et plus · poignantequ~
)J tous les grands drames de. l',qntiquité. Les prisonniers ' se
» rassemblèrent dans la chambre de Romme, et là, assis

)) autour d'une table, froidement, irrévocablement résolus à

» la mort, ils délibérèrent pour savoir quand et comment,
'f) ensemble, à la même heure, ils se tueraient. Il y avait· des
» couteaux sur la 1able, et le chimiste Romme, à' côté de .ces
» armes, avait placé une fiole de poison. Del'opium et.du fer,il
» y en avait pour tout le monde. Ils résolurent, en commun;
» qu'il valait mieux se poignarder. Horrime', toujours froid,
» ,regardant les choses en face et d'un œil sûr, engagea ce.

(1) Arch. Nat. : F7 1~4Ha. Le Comité de Sûreté générale au ~her de brigade
Margaron (9 prairial 28 mai.) Le Conventionnel G.oujon, p. 185,

'. , 158

» pendant ses cullègues à prendre du poison avant le juge-
1) ment, et à sé frapper après le prononcé. Il calculait que 1'0-
» pium préviendrait une trop grande effusion dé sang, qu'en
» même temps cette effusion arrêterait les progrès de l'o-

» pium, et que de ce double effet résulterait une mort seule-

» ment apparente, si les blessures qu'ils se feraient n'étaient
» pas d'ailleurs mortelles (1). Et qui sait si cette boucherie
» l'appelant le peuple au sentimf;lnt de la vérité, les survivants
» ne pourraient combattre encore pour leur cause ! Mais la
» proposition fut rejetée .

CI. Tous, se levant alors; la main étendue, calmes et déci-
» dés, firent le serment de se poignarder au tribunal. Puis
" un même cri sortit de toutes ces poiti'ines : Vive la Répu-

" blique l "
«' Maintenant ies bourreaux pouvaient venir J (2).
Acceptera qui voudra comme sincères les détails de cette
scène que l'on qualifie de « plus imposante et plus poignante
que tous les drame's de l'antiquité. '» Pour notre part, plus
nous relisons ce passage, plus nous y voyons un tableàu

truqué de mélodram· e. '
. 'Certains écrivains ont mis en doute l'authenticité du' der-

nier banquet des Girondïns ; mais à coup sûr, tout e'st ici.
autrement invraisemblable. Comment! Voilà des prisonniers
qui savent, dès le début de leur captivité « que leur arrêt
est prononcé d'avance » et c'est pour eux « un coup de fou­
dre » d'apprendre qu'ils vont être jugés pa'r une commission
militaire. 'Comment ! Voilà des hommes, qui, sûrs de leur

condamnation à mort, décidés à mourir, munis d'armes et

de poison, jurent de se poignarder, mais plus tard, au tri-
bunal, où d'ordinaire, ils le savent bien, ,on ne laisse

ni . armes, ni poison à la disposition des accusés . .. Et l'on
veut nous faire croï're que tous, même Peyssard, même Le

(i) Biographie de 1804 (Note de M. Claretie, p.285).

(2) Les derniel's 'Montagnards, 285. ' , , , ..

........ 159 _ .

Carpentier; prêtèrent cè serment solelmel ! Et ron veut nOus
fair'e croire, (ceci est encore moins acceptable que le reste),
que tous, ensemble ou isolément, dans leur voyage à Mor­
laix, ou dans leur retour à Paris, auraient pu se sauver,
mais que, dédaigneux de leur p'ropre vie et de l'avenir de
leurs familles, froidemênt, délibérément, ils s'obstinèrent à
se perdre ensemble, pour ne pas survivre à la liberté perdue!
Imaginations que tout celà ! Et cependant ces affirmations
se rencontrent à bien des pages de ropuscule de Tissot et
du' livre de M; Claretie. Exemples' : . .'
« Dans sa préface (p. 1 et XIII), M. Tissot écrit à propos de

» « ' Goujon, un des six représentants assassinés (sic) par la

» commission militaire» : ' ,
(( ,.Qu'on se rappelle que ces hommes n'ont' jamais voulu
i) saisir les occasions de luite qui leur étaient offertes, ' que tous,
)) après s'être juré mutuellement de s'immoler de leur propre
)) main,' s'ils étaient condamnés par des juges i1ûques, sont
)) venus volontairement se remettre aux mains ' de 'la loi;

)) que tous ont tenu leur promeSse etse sont 'poignardés an

)} même instant. )) ,

« On lit encore dans le Dictionnaire de la Conversation,
»' doritM. Tissat fut un des rédacteurs' : « Dès que Goujon
» eut connaissance de l'arrêt rendu par la Commission mili·

» taire devant laquelle lui et ses amis avaient été traduits,

il résolut d'échapper au bourreau par une mort volontaire,
» et ,fit partager son dessein à ses collègues au nOmbre de
» treize (liic). Le premier (sic) il , se frappa avec un couteau
;) qui passa successivement dans les 'mains de chacun des
» condamnés. Goujon était lié d'amitié et d'opinions po1iti-
J) qües avec Babeuf. ) (A rticle GOUJON.) "
Dans un article intitulé Note sur deux condamnés de prai­
rial: Peyssard et Brutus Magnier ; (La Révolution. N° du
14 juin 1906), M. Gustave Hermann écrit ceci: « Là, (au
» Taureau), ils se préparent à la mort e~ déjà ils méditent

166

)~ de se frapper eux-mêmes,' ne voulant pas ' courber leurs
)l têtes sous l'échafaud et peut-être espérant soulever le
TI peuple par leur mort tragique. Peyssard, lui aussi, se se­
» rait sans doute frappé. »
Cette dernière phrase est à retenir, surtout quand on
sait que Peyssard ne se frappa pas, que Prieur (de la Marne)
et Albitte aîné avaient déjà réussi à s'enfuir, et que Le Car-

pentier songeait alors à lâcher ses compagnons d'infortune.
M. Claretie dit aussi:
« Accusés, ils pouvaient fuir,. comme on le verra; il s'y
» refusèrent.... .

)l On traversait le département de l'Eure, on touchait à
Bernay. C'était le pays de Duroy.Ily avait beaucoup
» d'amis, Dn savait là qu'il approchait. Tous les moyens
» d'évasion lui furent offerts. Duroy n'en profita pas » (1) ..
En jetant les yeux sur une carte de France, on se 00n­
vaincra aisément que le convoi passa à bien des lieues de

Bernay, où du reste, étant donnée la précipitation du

départ, les amis de Duroy, (s'il en avait gardé dans sa dis-

grâce), ne pouvaient avoir pu être prévenus' à temps de sa ·

(t) Les derniers Montagnards, p. III et 231 - d'après Tissot). Bernay, à
eause de son çlévoùement à la Montag'ne. avait remplacé Evreux comme
chef-lieu du département del'Eure. En outre, l'administration dép;tr~e­
inentale, (comme dans le Finistère), avait été remplacée par une commis;
sion administrative. (V. séance de la Convention des 13 et 23 juin 098 . .
Moniteur des i5 et 25 juin. Réimpression, t. XVI, p. 633 :et 724.)
(2) Les 'derniers Montagiwrds, p. 278. . .

161
« Durant ce nouveau trajet, maintes fois encore, ils avaient
» eu. l'occasion de s'échapper. Goujon surtout, à qui ses .
» longs cheveux tombant des deux côtés de son mélancoli-
» que et fier visage, donnaient l'aspect d'un apôtre, avait
» inspiré aux gendarmes de l'escorte un intérêt tel qu'ils
» l'engageaient eux-mêmes à fuir et lui en eussent facilité les

» moyens. Il refusa, il aimait et estimait Romme. Il ne vou-
l) lait pas l'abandonner » {il .

Raisonnons un peu. Nous avons vu, à seule fin de déjouer
tout projet de fuite, ou toute tentative en faveur des députés
arrêtés en pleine séance, les trois Comités de la Convention
s'empresser de les déporter ·dans la forteresse la plus éloi­
gnée et la plus inaccessible, chargeant de leur garde et
rendant responsables de leurs personnes, non pas de simples '
gendarmes, mais deux généraux, un adjudant-général colo­
nel et un capitaine. Nous connaissons le texte de la Commis~
sion des officièrs, chargés de « cette mission importante, de
c~tte opération délicate », pour laquelle des crédits illimités
leur sont ouverts,
Les prisonniers sortent de Paris « sous bonne escorte»),
dit Tissot lui-même (2). Il Ils se rendent sous bonne escorte

au lieu de sûreté où ils sont envoyés »
trateurs de Dinan ... , etc. (3).
écrivent les adminis-

0) Ll's derniers Montagnards, p. 286, ' d'après l'ouvrag'e de 1'issot « de
l'Académie feançaise, » Histoire complète de la Réu. li·al1çaise. (Silvestre.

Paris, -183'.-1835, Û. vol. in-8° tome V., '175). On lit aussi dans la Biographie
nOllvelle des Contemporains, à l'article GOUJON: « Dans la route, ils eurent
tous des occasions de fuir; ils ne voulurent pas les saisit'. Goujon résistait
surt.out à ce qu'il appelait une làchcLé. » .
« Pendant la route, ils eUl'ent souvcnt l'occasion de se sauver, mais ils
ne voulurent pas la saisir et traitèrent de lâcheté tout projet de fuile (id.
art. H.omm).
(2) Les derniers Montagnards, p. 2jfi.
M. E. Quinet nous paraît plus dans le vrai quand il dit: « Pour ôter à
leurs amis toute espérance de les sauver, ou même de correspondre avec
eux, ils sont transportés en secret à l'autre bout de la France. » (La
Révolution, t. II, p. 3H).
(3) V, plus haut.
BUI.LETIN DE LA SOCIÉTÉ ARCHÉO. TOME XLI (Mémoires 11).

162 -

Nous avons vu les prisonniers passer enchaînés à Saint-
Brieuc.
Il arrivent à Morlaix, où l'adjudant-général Robinet, ayant

conscience de sa lourde responsabilité et de l'importance du
dépôt dont il a ' la charge, reconnaît (( que les circonstances
présentes exigent que la garnison du tort soit augmentée de .
vingt hommes de troupe soldée, )) et les réquisitionne immé­
diatement (1).
Du château du Taureau, le représentant Romme écrit

aUSSI a un amI:
(( Nous ne sommes pas ici sans quelques moyens de consola­
tion, CEUX QUI PEUVENT SE CONCILIEH AVEC UNE SURVEILLANCE

SÉVÈRE. Je peu.r recevoir des lettTes de nos amis, en les adres-
sant au commandant du Château-t'ort ... »
Après leur retour à Paris, la surveillance des députés
montagnards devait devenir encore plus étroite, et le
déploiement des troupes chargées de leur garde quelque
peu excessif (2).

En présence de toutes ces précautions, peut-on admettre
un instant, pour les montagnards, nous ne disons pas la
facilité, mais même la possibilité de la fuite?

Certains historiens de leurs amis sont prodigues de ces
assertions risquées, qui voudraient masquer la détresse
ou l'impuissance de leurs héros déchus.
C'est ainsi que, le plus sérieusement du monde, l'un d'eux
nous explique tout simplement comment Robespierre aurait
pu,' s'il l'avait voulu ' être le vainqueur et non le vaincu,
au 8 thermidor : :

« Un mot de Robespierre, et les sections armées et la foule
l) innombrable qui en ce moment inondait les abords de
» l'Hôtel-de-ville, se ruaient sur la Convention et jetaient

(i) V. plus haut.
(2) Souv. de la journée du 1" prairial (p. 35). ' Les dei'niets Montagnards
(p, 298). '0' Le conventionnel Goujon (p. 202)

163

» l'Assemblée dehors. Ce mot il ne voulut pas le dire » (1).
Dans les Dernier-s Montagnards, mêmes affirmations hasar­
dées :
« Malgré leurs fautes, ils méritent de laisser le souvenir de
» bons patriotes. Seuls de tous les conventionnels, ils pou­
» vaient avoir encore une action sur le peuple, soulever les
» faubourgs, les lancer où bon leur semblerait. Leurs noms,

» parmi tant de noms ignorés ou démonétisés, étaient· , à tort
» ou à raison, encore une fois,' demeurés populaires. Que
li le peuple se trompât ou qu'il devinât juste, il avait con­
» fiance dans ces membres sévères du vieux Comité. Il eùt
» obéi. Mais eux, fidèles à la loi, se gardèrent bien de toute
!J rébellion. Protestant contre le mouvement, contre la Con­
» vention, ils s'inclinaient sous ses décrets: Ils préféraient
» la condamnation, l'exil ou la mort à la révolte ... » (2).
Ces historiens nous remettent en mémoire le brave paysan
dont Renan parle dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse.
Chantant Ulie gwerz sur la mort de Louis XVI, et arrivé au
roulement des tambours de Santerre, l'émotion ne lui per-

mettait pas d'aller plus loin, et il fondait en larmes : « S'il

» lui avait été donné de parler, ajoutait-il ensuite, en se
» levant fièrement, le peuple se serait révolté. »
« Pauvre honnête homme! )) conclut philosophiquement
Renan (3).
CHAPITRE VII

Le Retour à Paris· A la Convention nationale

Le 15 prairial (3 juin) les représentants, sous la conduite
des mêmes officiers, quittèrent le château du Taureau et

(i) E. H.HlEL : Précis de l'His!. de la Rév. frallçaise, 1870, p, 486.
(2) Les derniel's MOIitagnal'ds, p. 61.
(3) SOllvenirs d'enfance et de jeunesse, itd2, p. BD .

reprirent la route de Paris. Avant le départ (c le citoyen
Calm~t-Beauvoisin » se fit encore verser par le district de
Morlaix une nouvelle provision de Cl. 10.000 fr. pour secon­
der les opérations dont il était chargé, avec le citoyen Mar­
garon, pour reconduire à Paris sept représentants» (1). Le
huitième, Le Carpentier, devait en effet rester au château
du Taureau. Pourquoi cette exception?
En l'absence de document probant, nous sommes ici ré­
duits, à des conjectures. Nous savons seulement que cet

ordre fut donné par son collègue, le conventionnel Palasne
de Champeaux. Certes les idées de ces deux hommes de­
vaient singulièrement différer. Palasne n'avait pas voté la
mort du roi, et avait même écrit à ses commettants: (c Au
moment où je '!)ou, s écris, le matheuTeux [ouis X VI pm·te sa tête
innocente swr l'échafaud du crime )) (2). Palasne, quelque peu
suspect, sous la Terreur, avait contribué à la chute de Robes-

pierre, ce qui, huit mois plus tard, l'avait suffisamment dési-
gné aux th€fmidoriens pour remplir à Brest et dans l'Ouest
une mission pacificatrice. Mais Palasne avait un fils aîné, An­
toine-Julien-Pierre, ancien aspirant de marine, puis chef du

bureau de la' liquidation générale, puis lieutenant d'infante-

rie, puis capitaine de chasseurs à cheval, puis adjudant-gé-
néral et chef d'état-major de la 5

Division militaire, à
vingt-six ans. Allié à la famille, la plus jacobine peut-être
des Côtes-du-Nord, (il avait épousé une sœur de ce Digaul­
tray qui réclamait la Sainte guillotine pour désaristocratiser
le pays de Quintin) (3), très jacobin lui-même, le jeune offi­
cier s'était plus d'une fois rencontré avec L~ Carpentier, et,
de plus, avait eu des relations assez suivies avec le jeune
,~. ________________ __ " __ ' c __ __ ._,, __ . _' _. ________ . _ = __ . __ ..-_._.~'X_F._ '_'75_F_ ' _'o
(1) V. pièce justificative. N° V.
(2) LAi\1ARE : Hist. de la ville de Saint-Brieuc, p. 207.
(3) KERYILER : Cent ans de représentation bretonne. (L'Assemblée lég·isla.
tive), p. 27 du tirage à part. ' (Id. ) Biobibliographie bretonne, art : DIGAUL­
'l'RAY.

- 160

Marc .. Antoine-Jullion, lors de sa mission dans l'Ouest (1). Il
se pourrait donc que, le fils agissant sur le père, ce dernier,
muni de pouvoirs exceptionnels et très écouté des Comités
de la Convention, ait obtenu d'eux le maintien au Taureau
de Le Carpentier.
Il se peut aussi, il est même probable, (et ceci n'exclut en
rien l'intervention de Palasne de Champeaux,) que les Comi­
tés, aussitôt après l'arrestation des représentants, s'aperçu­
rent que l'accusation portée contre Le Carpentier à propos
des événements de prairial, n'avait pas de base sérieuse, et
que la mesure prise contre lui avait été motivée surtout par
la révélation de ses excès au cours de sa mission. Et alors,
comme ils l'avaient fait pour les représentants Pinet, Borie
et Fayau, et comme ils l'auraient dû faire pour Forestier
(de l'Allier), ajouté après coup à la liste de proscription, ils
avaient décidé que Le Carpentier ne serait pas inquiété à
raison de ces événements, mais que cependant il serait main­
tenu en arrestation, pour répondre, en temps et lieu, aux
griefs articulés contre lui (2).
tl) Sur JULLIEN, v. plus loin. Sur P ALASNE DE CHAMPEAUX Antoine, V. pièce
juslificati ve n° IV. Ces deux hommes étaient bien faits pour se compreJldre.
Aussi, quand Jullien, revenant sur ses aveux, niant les actes atroces
dont il s'était vanté dans sa correspondance, se mit à fabriquer ces
autobiographies, où les faits sont absolument dénaturés et les textes
falsifiés, Antoine de Champeaux eut l'impudence de lui fournir une let­
tre, certificat de modérantisme, où il déclarait que Jullien, dans le Mor­
bihan, ~\Vait été « un protecteur des fédéralistes et qu'il ne fallait
pas, ainsi que les gens malintentionnés, le confondre avec les Prieur de
la Marne et autres agents de la Terreur, qui avaient tenu dans ce dépar­
tement une conduite diamétralement opposée à la sienne». Or Jullien
était précisément alors rédacteur payé de l'Auli-Fédéraliste, et de plus
confident intime de Prieue, qu'il accompagnait dans sa mission, pas à pas,
lui donnant la réplique, et rédig'eant même les procès-veebaux de ses
opérations épuratoires. (V. passim: LOCKROY : Uue mission en Vendée.)
(2) C'est ainsi que furent traités tous les représentants accusés d'excès
au cours de leur mission. Voir notamment, au 5 prairial an III (24 mai
i795), le décret d'accusation contre Barère, Collot d'Herbois, Pache, Bou­
chotte, etc. On va voir de suite que Le Carpentier ne fut pas compris
dans le décret du 8 prairial (27 mai), visant les représentants accusés de
participation à l'émeute du 1.". C'est le cas de relever, en passant, une

166

Il resta donc au Taureau jusqu'au 12 messidor (30 juin),
date à laquelle, sur un nouvel ordre de Champeaux, il fut
transféré au FOI't-la-Loi, ci-devant Château de Brest. L'am­
nistie générale du 4 brumaire an IV (26 octobre 1795) allait
bientôt lui en ouvrir les portes (~). "

La rentrée à Paris des sept autres prisonniers du Taureau
dut s'effectuer plus mystérieusement encore que leur premier
voyage. Cette fois, il est vrai, les précautions étaient mieux
prises, et point n'était besoin de réquisitions; ce qui explique
pourquoi, dans les archives et papiers municipaux nous

n'avons pu trouver trace de ce second passage. Les très rares

erreur d'un auteur qui écrivait récemment : « Le Carpentier échappa
comme pal' miracle à la réaction qui suivit le temps néfaste de son proconsu­
lat. » (HAIZE Jules: Une commune bretonne pendant la Révolution, histoire
de Saint-Servan, 1. v. in-8°, 1.!)07 (page 208).
(-1) V. pièce justificative. No III
Plusieurs publications locales, qui paraissent émaner toutes du même
auteur, M. Gouin (Francis-Auguste), ancien président du tribunal civil de
Brest (V. Biobibliographie bretonne), ont mentionné le séjour des repré­
sentants au Château du Taureau, mais toutes l'ont fait d'une façon assez
inexacte. On y lit notamment :
« La Convention déporta au Château du Taureau ces enfants perdus de
la Terreur qui en avaient tenté la résurrection. C'étaient les représentants
.Romme, Soubrany, Bourbotte, et trois autres (sic). D'où vient cette pré­
férence ? On l'ignore. Quoi qu'il en soit, Morlaix reçut sans colère et g'arda
froidement les débris de ce pouvoir terrible, qui, après avoir ensang'lanté
le sol et fait trembler le monde, venait expirer dans son sein. Romme et
ses complices ne furent arrachés du Taureau que pour être traînés à la
mort. On sait qu'ils se poig'nardèrent pour échapper à la honte de l'écha­
faud et que le bourreau n'exécuta que des cadavr" es ... »
(Notice SUI' Morlaix dans l'Annuaire de Brest et du Finistère de !S38, p. 21.2.)
« .. . Ils (les représentants prisonniers) furent oubliés sur le roc de la
mer MorIaisienne et s'y trouvèrent un jour réunis à ce fameux accusateur
public de Brest (l'ex-moine Donzé-Verteuil) qui vendait· urie tête pour une

débauche. »
(Monograplde du château du Taureau, etc., par F. Le Coat, pseudonyme
de M. Gouin,) Morlaix, Haslé , 1867, br. in-12, p. 92. "
« Plusieurs administrateurs du Finistère, proscrits pour cause de fédé­
ralisme y attendirent la mort. Plus tard, des terroristes fameux, entre
autres Le Carpentier, le bourreau des Malouins, qui raccomodait lui­
même sa culotte eur la plate-forme. »
(Id.) V. aussi LE GUENNEC : Excursions dans la ~omlllune de Ploué·
zoc'h (Bull. de la Soc. arcll. du Finistère, 1906.)

". 167 -

et très vagues renseignements que nous en avons, nous sont
fournis par la brochure de M. Tissot (1).
En somme, partis de Paris dans la nuit du 1 er au 2 prairial
(20-21 mai) les représentants y rentrèrent le 20 prairial au
soir, après une absence de dix-huit jours, dont treize avaient
été pris par les pénibles voyages (2).
Ce que le gouverneur du Taureau leur avait annoncé, la
veille de leur départ, était vrai. Une Commission militaire
les àttendait. Ainsi, après d'assez longs débats, le 5 prairial

(24 mai), en avait décidé la Convention, qui, par ·une sorte
de contresens allait" à quelques jours de là, supprimer le tri­
bunal criminel extraordinaire, l'odieux tribunal révolu­
tionnaire (3).

Au jour de l'émeute et à ceux, assez tourmentés qui la
suivirent, la Convention menacée, tiraillée en tous sens,

énervée, avait lancé coup sur coup une série de décrets, d'a-

bord pour réprimer radicalement le soulèvement populaire
du rrtbment, puis, quand il fut quelque peu dompté, pour
éviter le retour d'un événement pareil, que l'effervescence
continuelle des faubourgs semblait rendre imminent.
C'était l'état de siège.
L'un des décrets « rendait la commune . de Paris respon­
sable envers la France entière de toute atteinte qui pour­
rait être portée à la représentation nationale. » Un autre
« mettait hors la loi les individus formant le rassemblement

(1) Les del'1liers Montagnards, p. 286. M. Tissot (on l'a vu plus haut), y
parle des facilités que les prisonniers auraient eues pour s'échapper.
(2) Arch. nat. : F7 44H n. Le Comité de Sûreté générale aux représentants
Delmas, Aubry et Gillet, chargés de la direction de la force armée. 20 prai­
rial an III. (cit. pal' MM. Thénard et Guyot, p. 192.)
D'où erreur de la Biographie nouvelle des Contemporains qui, (articles
BOURBOTTE et RmuIE) dit que les représentants subirent au Taureau
une détention de vingt-trois jours.
D'où erreur de M. Claretie, qui ne fait rentrer à Paris les représentants
montagnards que le 22 du mois de prairial (p. 28ü).
(3) Moniteur (16 prairial) Réimpression, t. XXIV, p. 594-596. Bulletin
des lois, etc. .

168 "

org'anisé à la maison commune ou ailleurs, en prétendue

autorIte. »
D'autres, nous les connaissons, ' ordonnaient l'arre:;·
tation de quatorze représentants, leur transfert au Comité de
SÙl'eté générale et leur mise en accusation.
Ce n'est pas tout. D'autres encore organisaient la force ar­
mée, prescrivaient des mesures répressives contre les fac­
tions du faubourg Antoine, le désarmement des rebelles,
et la recherche des assassins du représentant Féraud. ,
Il Y en avait aussi qui portaient « peine de mort pOll!{' tout
citoyen qui battrait la générale sans ordre écrit de l'Etat­
major général, et arrestation de tout individu qui porterait

un signe de ralliement autre que la cocarde nationale, ou

qui auraient au chapeau le mot d'ordre des factieux: La
Constitution de 1793 et du pain! ))
Dès le 2 prairial (21 mai), un de ces décrets avait décidé
« la traduction au tribunal criminel du département de Pa­
ris des individus arrêtés à la tête des révoltés, qui avaient

attenté à la souveraineté du peuple ».
Quelle raison poussa la Convention à revenir sur cette
décision? Sans doute la hâte, le besoin d'en finir. Devant
le tribunal criminel, une procédure pouvait traîner en lon-

gueur, s'éterniser, alors qu'il lui semblait urgent de faire un
,exemple en frappant fort et vite. Il y avait du reste un cer­
tain nombre d'accusés, qui relevaient de la juridiction mili-

taire. Sans parler des gardes nationaux en armes, qui avaient
pris part à l'insurrection, n'avait-on pas vu, le 3 prairial,
désarmer un lieutenant, qui" avec vingt-six gendarmes,

avait fait cause eommune avec les émeutiers? (1).
C'est pour cela que, le surlendemain, la Convention créa
une Commission militaire. Le décret qui l'instituait lui don-

(1)'BUCI:lEZ et Roux. Hisloire parlementaire de la Révol. {railçaise, t. XXXVI
p. 379. Dix-huit gendarmes des tribunaux furent exécutés, le fi prairial
(25 mai), V. Les derniers Montagnards, p. 217 et 291.

169
nait tout d'abord pour attribution (J de juger les individus
surpris faisant de fausses patrouilles, employant des moyens
de subornation envers les troupes et portant des signes
séditieux ». Mais ce décret n'était pas seul. Un autre, sui­
vait, avec la même date, qui investissait la Commission
(( du droit de juger tous les faits relatifs à la conspiration
du 1

prairial» (1). .
Ceci se passait donc le 4 prairial (23 mai).
Le lendemain, à la séance de la Convention;un autre repré-

sentant, Forestier (de l'Allier), dénoncé par son collègue
montagnard Sévestre (Ille-et-Vilaine,) comme ayant tenu des
propos séditieux le jour de l'insurrection, s'était vu, après une
discussion assez confuse, arrêté en pleine séance, et son nom
avait remplacé celui de Le Carpentier sur la liste des accusés.
Louvet (du Loiret), celui-là même qui avait été mis hors
la loi par les amis de Forestier, était intervenu énergique- .
ment, mais inutilement en sa faveur. A un membre qui
émettait cette opinion (( que toute discussion était inutile

puisqu'il suffisait qu'un représentant fût dénoncé par deux
membres à la Commission militaire» il avait répliqué:
« Ce n'est pas pour l'intérêt de tel ou tel représentant: mais
» pour l'intérêt de la république entière, que noU's avons éta- .
» bli des formes tutélaires protectrices de la liberté. A quoi
Il tendent les efforts de nos ennemis? à la dissolution de la
» Convention nationale. V eut-on faire de la commission une
) dictature de cinq hommes, dont le pouvoir terrible pour-
» rait anéantir la représentation nationale ? Que devient

» notre garantie, si, sur la dénonciation de deux hommes,
» un représentant peut êtl'e décrété d'accusation? En ren­
» trant dans cette enceinte, nous avons juré d'oublier nos

» haines, nos vengeances ... )) (2).
(1) lVI. Claretie ne mentionne pas le second de ces décrets (v. p. 213).
(2) Moniteur du W prairial. . Réimpression. t. XXIV, P 544. - Le décret
de la Convention qui avait rappelé Louvet, La,ujuiuais, etc." Il.'~tait que
du t8 ventôse (8 mars i795) .

170 - '

Le 8 prairial (27 mai), ce fut encore un montagnard, Clau ..
zel (de l' Arriège), qui porta à la tribune un virulent réquisi~

toire contre les accusés, réclamant « un décret d'accusation
contre les représentants qui avaient organisé la révolte,

dirigé le fer assassin .. " et leur traduction devant la Commis-
sion militaire pour y être jugés comme chefs et corn plices
de la révolte du 1

prairial » (1) . .
Ce jour-là, Louvet est encore sur la brèche, pour deman­
der le renvoi des accusés à leurs juges naturels. Ceux qui
. s'y opposent; sont des hommes comme Hovère (Vaucluse),
ancien terroriste, . devenu royaliste fougueux, Bourdon
(de l'Oise), implacable comme un homme qui avait eu
peur (2), et le décret, rédigé par Clauzel est voté:
« La Convention accuse RUHL, ROMME, DUROY, GOUJON,
» FORESTIER, ALDITTE aîné, BOURBOTTE, DUQUESNOY, SOUDRA-

. » NY, PRIEUR (de la Marne), PEYSSARD, représentants du peu-
» pIe, d'être auteurs, fauteurs ou complices de la rébellion
)) du 1

prairial et jours suivants contre la représentation
» nationale et la république française, les renvoie pour être
'Il juges devant la Commission militaire établie à Paris par
» la loi du 4 prairial, et charge le Comité de Sûreté générale
» de surveiller et accélérer l'exécution du présent décret (3) »

A la séance du 10 prairial (29 mai), ce sont ces dépu'-
tés, mis hors la loi après le coup de force du 31 mai

(t) Moniteur du 12 prairial. Réimpression, t. XXIV, p. 56L
(2) THIERS: Hist. de la Réuol. française, Livre XViII ....
(3) Moniteur du 12 prairial. Réimpression, t. XXIV, p. 563, Bulletin
des lois, etc,
« Louvet, en cette occasion, (dira plus tard un de ses compagnons de
» proscription), remplit, à mon sens, toute idée qu'on peut se faire d'un
» homme de bien: cette victime, dévouée aux tribunaux révolutionnaires,
» où l'on perdait la parole avant de perdre la vie, s'éleva contre le projet
» de les envoyer ( les députés accusés de prairial) à une commission mi-

» li taire. »
RIOUl 'FE (Honoré) : Oraison funèbre de J.-B. Louvet, ex-représentant du
peuple, membre de l'Institut national, prononcée au Cercle constitutionnel,
le 5 brumail'e an VI (26 octobre 1797) etc. Paris, Laran. Palais-Egalilé, ga­
lerie de bois du côté du jardin. N· 245. brochure in-4· de 70 p. (v. p. 39) .

171 ' '
1793, c'est Louvet, toujours lui, c'est Lesage (Eure-et-Loir),
c'est Laujuinais (Ille-et-Vilaine), qu.i protestent encore con-

tre l'envoi des représentants devant une commission mili .

taIre :
« LOUVET: L'existence d'un pareil tribunal, ôte toute ga-
» rantie aux représentants qui peuvent avoir été mêlés dans .
» la révolte. Réfléchissez un instant, citoyens, et vous pen-
n serez comme moi qu'un tribunal qui prononce sa ns jurés,
n qu'un tribunal qui prononce en deux heures, et qui peut,
» s'il le veut, ne pas examiner quelles ont été les intentions
l) des accusés, vous penserez, dis-je, qu'un tel tribunal
doit être détruit pour ne pas porter ombrage à la liberté. II
LESAGE demande que la Commission militaire, créée le
4 prairial, ne juge que les militaires qui se sont rangés du
parti des révoltés. Pour les autres accusés, point de généro­
sité, point de pardon, soit! mais du moins « la justice stricte
et impartiale» d'un tribunal de droit commun. Et il conti­
nue:
CI. Plus les crimes sont grands, et plus il importe que des
» formes imposantes précèdent leur juste châtiment, car tout
» alors sera pour l'exemple, et la solennité do l'instruction,
1) et l'évidente équité de la condamnation. II
« C'est le mépris des hommes qui fit inventer l~es tribu-
» naux prévôtaux et militaires. Juges des crimes des simples
» citoyens, vous fûtes contraints, je le sais, de vous appro­
» prier un instant cette institution du despotisme. La répu-
, » blique allait périr; une terreur salutaire devait comprimer
1) les ennemis ; mais cette dictature judiciaire doit être
II passagère. Bonne sur la brèche, elle n'est plus qu'atroce
» quand la victoire est assurée. »
« Représentez-vous ces tribunaux où les accusés, sans

Il conseils, sont traduits devant des militaires chargés de
» prononcer et sur la conviction, et sur la peine, où les
» intentions sont toutes présumées coupables; où l'homme

- 172-
» égaré reçoit le même châtiment que celui infligé au pro­
l') vocateur ; où une vie entière de probité n'est comptée pour
» rien; où l'égarement d'un moment est puni comme une
» longue carrière de crimes. Une telle institution ne peut
» être trop tôt brisée pour les simples citoyens; nous devons
» aussi, et bien plus tôt encore, l'annuler pour les représen­
Il tants du peuple. ».
« Loin de nous la pensée de réclâmer des privilèges qui
)) n'auraient d'autre fondement que notre avantage particu-

1> lier; c'est pour le peuple même qu'il ne faut pas que ses
)) représentants soient jugés sans formalités; car la garan­
Il tie de la nation est là. »
« Je sais que le crime de ceux que vous avez accusés est
'J) manifeste, qu'il n'est point de membre dans cette assem­
'J) blée qui n'en soit entièrement convaincu; mais si, déter­
» minés par notre seule conviction, nous pouvions dédaigner
'J) de réunir contre eux des preuves acquises dans les formes
» indiquées par les lois, croyez-vous que nous n'aurions
» rien à craindre du jugement de la postérité, qui, avertie

» par l'habituelle opposition de nos opinions avec ceux des .
» membres accusés de se défier de notre témoignage, serait
'J) tentée peut-être de douter du crime et de son étendue, et
» l'omission seule des formes de la loi ne serait-elle pas.
» capable de faire naître ces soupçons? »
« Je sais que ce n'est pas là le langage qu'on appelle
» révolutionnaire. Je sais encore que si les traîtres eussent
» réussi, nos têtes auraient tombé le jour même. Mais l'art
'J) des révolutions n'est-il pas celui des scélérats? Et les voies
» des conspirateurs peuvent-elles jamais appartenir aux
Ji gens de bien? Etre juste et toujours juste, voilà nos
» moyens révolutionnaires. Ils voulaient, par le crime, dé­
'J) truire la république; vous la fonderez par la justice; ils vou·
» laient, par le meurtre et l'assassinat, reprendre les rênes du
» gouvernement sanguinaire; par la justice, vous fonderez

» un gouvernement doux et sage; ils voulaient vous ôter la
» vie par le fer des assassins; vous les remettrez dans les
» tribunaux, pour que toutes les formes protectrices de
» l'innocence ayant été strictement observées, la vérité de
» leur crime décide seule de leur destinée .... :Il

« ROVÈRE : Lesage a plus consulté sa philanthropie que la
Il justice; mais la Convention doit. être ferme et punir sévè·
» rement les coupables. »
« LANJUINAIS :J'appuie la proposition de Lesage. J'avoue
» qu'il me pèse le décret qui renvoie nos collègues devant
7l. une commission militaire. On dira qu'il ne faut pas plus
» de privilège pour les représentants du peuple que pour
11 les autres citoyens; je répondrai que c'est avec de pareil­
» les maximes que Barère décimait la Convention. N'em-

» ployons pas des formes plus acerbes que nos tyrans, aux-
» quels nous ne pouvons point encore reprocher d'avoir fait·
l) juger nos collègues par un tribunal qui portât le nom de
» commission militaire. »

« Si ceux dont il s'agjt dans cet instant avaient été jugés
J au moment de l'émeute, ils l'auraient bien été par cette
» commission, parce qu'alors, la statue de la loi était voilée;
» mais, à présent yue le danger est passé depuis huit jours,
li nous n'avons aucun motif qui puisse nous dispenser d'ob­
» servel' les formes, de respecter les lois. Souvenons-nous

» d'ailleurs qu'il importe infiniment au maintien de la liberté
» qu'il y ait une garantie particulière pour les représentants
» du peuple, ... »
« LEGENDIŒ (de Paris) : On ne peut révoquer en ,doute que
» si les hommes que nous avons frappés avaient eu le des-
» sus, ils auraient fait égorger les représentants du peuple .
» et le~ citoyens qui n'auraient pas secondé leurs vues atroces.

» (Vifs applaudissements). Rappelez-vous que quelques~rins

» de ceux que nous avons fait arrêter le 12 germinal (1), ont

(1) Barère, Billaud-Varenne et Collot-d'Hel'bois.'

174

» dit que nous étions des ignorants en révolution, et que,
» s'ils avaient réussi, ils n'auraient pas été si indulgents que
)l de nous envoyer au château de Ham. Mais parce que nous
» aurions été égorgés si nous avions succombé, ce n'est
» point une raison pour que nous égorgions après que nous
» avons triomphé. Une telle conduite serait celle d'assassins,
» et l'homme de bien ne · combat pas la tyrannie pour lui
» succéder. Je suis de l'avis de Lesage. »
Après un assez long discours, FnÉnoN (de Paris) conclut
dans le 'même sens, ce qui provoque une nouvelle protesta­
tion de Clauzel et cette nouvelle approbation de Lanjuinais :
« Je crois qu'il serait juste de décréter, qu'aujourd'hui
1) même la commission cessera toutes fonctions, et de char­
» gel' le Comité de législation d'indiquer demain le tribunal
'II qui devra la remplacer.» ...
BounDoN (de l'Oise) : « 11 ne s'agit point ici de juger les

» intentions des accusés ; elles sont bien connues ; le fait
1) s'est passé en présence de plus de six mille citoyens, qui
J) tous ont vu, qu'au moment où le fer menaçait notre poi­
l) trine, des scélérats, qui ont été vos collègues, se sont pré­
» sentés pour le plonger dans votre sein. Voulez-vous qu'on
» dise que vous avez été très sévères envers des hommes du
Il peuple qui n'étaient qu'égarés, et que, lorsqu'il s'est agi
» de punir leurs chefs, lorsqu'il s'est agi de punir des hom-
1) mes qui sont d'autant plus coupables qu'ils sont plus ins­
» truits, vous avez montré de l'indulgence? »
« On parle de· la g::rantie de la représentation nationale;
» je dis moi que la Convention · a laissé échapper le seul

» moyeri qu'elle avait de s'assurer qu'une pareille rébellion
» ne se renouvellerait plus. Il fallait que, le lendemain du
» jour de cette scène sanglante, on lùt au milieu d'un batail­
» Ion carré, formé sur la place du Palais-National, le procès­
» verbal de cette soirée de crimes, et que ceux qui les
» avaient commis fussent fusillés sur-le-champ. (Vils applau-

» dissements). C'est ainsi que vous auriez eu la garantie
» qu'il ne serait plus porté atteinte à la représentation natio­
,» nale, parce que cet exemple aurait effrayé ceux qui, dans
» votre sein, auraient encore pu se rendre les imitateurs des
» premiers. (Vils applaudissements). J)
« Savez-vous ce qui, depuis le 9 thermidor, a ranimé l'au­
» dace de cette minorité factieuse, qui vous fatiguait et vous
» insultait sam; cesse? C'est la faiblesse que vous avez eue
» de ne prendre que des demi-mesures. Suivez encore la
» même marche et tout sera perdu. Quoi? vous craindriez

« d'être fermes lorsque la dignité du peuple français a été
J) violée, lorsqu'on a attenté à la vie de ses représentants,
YI lorsque l'un d'eux est tombé sous le fer assassin! Eh !
» pour quels crimes, grands dieux, réservez-vous donc votre
" sévéri té ? »
« Je demande la question préalable sur le projet de
J) Le Sage. »
Malgré une dernière adjuration de Ll; lDjuinais, qui réclame

pour les accusés du mo~ent, au moins « les formes qui ont

été l'emplies à l'égard de l'infâme Carrier», et après l'inter·
vent ion de plusieurs autres orateurs, qui combattent la
motion de Le Sage, on passe au vote, et cette motion est
rejetée par la question préalable (1).
CHAPITRE VIU

La commission militaire - Les derniers
montagnards en mission

Les deux représentants qui avaient été laissés à leur do ...
rte

(t) Séance de la Convention du 10 prairial (M'oniteul' du t5 prairial.) > ,
Réimpression, t. XXIV, p. 583 et suivantes. Les débats de cette séance
mémorable sont à lire en entier. Si nous en avons reproduit une bonne
partie, c'est surtout parce que, ch.ose surprenante, l'auteur des Derniers
Montagnards n'en a pas dit un mot, laissant croire (p. t22) que la mère de
Goujon fut seule à protester contre l'envoi des représentants devant la
Commission militaire .

micile en état d'arrestation, allaient échapper à la redou- .
table Commission militaire.

Le 10 prairial (29 mai), vers dix heures du matin, le

gardien de scellés de l'appartement occupé par Ruhl, à
l'entre-sol d'une maison de la rue Saint-Honoré, trouvait le
représentant baigné dans son sang. Il s'était donné la mort
d'un coup de poignard (1).
Quant à Prieur (de la Marne), il pensa peut-être ·qu'il
pouvait encore rendre quelque service à son parti, et, comme
l'avait fait son ami Albite l'aîné, comme l'avaient fait du reste

les Girondins Kervélégan et Lanjuinais, il prit tranquille-
ment la clef des champs.
Il était en arrestation chez lui, 1'ue lleLvetiusn° 11, au pre­
mier étage, (section de la Butte des Moulins); gardé par deux
gendarmes des tribunaux, et la fenêtre de sa chambre donnait
sur la rue. Le 11 au matin, (30 mai), un des gendarmes,
Devaux, entendit au dehors une certaine rumeur. Il sort ;

des gens assemblés regardaient, attachée à la croisée
ouverte, une écharpe tricolore, qui pendait le long de la
. ·muraille. Dans la nuit du 10, Prieur avait noué là son échar­
, pe de représentant pour se laisser couler jusqu'à la rue .
Lorsque les gendarmes comparurent . devant les comités

furieux, le député était déjà loin (2).

, [ ' " . ·'m C ' , th' b ' . - -; 7'
(I) Arch, de la préfecture de police. Procès·verbal du commissaire.
Le suicide de Ruhl a donné lieu à plusieurs erreurs.
M. ThieJ's écrit: « Le vieux Rlllll (sic) qU'aIl avait seul excepté du décret
d'acCllsation, ne voulait pas de Ce pardon,' il croyait la liberté p erd1le, et il
se donna la mort ... » (Hist. de la Rév., livre XVIII). .
Ruhl, dont le nom figurait le premier sur le décret d'accusation de la
Convention du 8 prairial, ne se tua que deux jours après. Voir séance
de la Convention du 1.0 prairial. (1 1Ioniteur du 1.5 prairial) . Réimpres

sion, t. XXIV, p. 583.) .
M. Claretie commet la même erreur. Il écrit (p. 301), après avoir donné
le texte du décret du 8 prairial: « Depuis, Rhiil (sic) était mort. »
(2) Les derniers Montagnards, p. 225. D'après les al'ch. de la préfecture
de police .
M. Thiers (Hist de la Rév., Livre XXVIII. ) s'est donc trompé en disant
que Ruhl fut le seul représentant mis en arrestation chez lui.

177

Les représentants ramenés du Château du Taureau à Pa-
ris, avaient été mieux gardés. Dès leur arrivée (22 prairial-
10 juin), ils avaient été écroués à la Maison des Quatre Na­
tions. Puis, dans la nuit du 23 au 24 prairial (11-12 jiIin), ils
en avaient été extraits, et, escortés de cent-cinquante cava­
liers, conduits dans des fiacres à la maison d'arrêt de la
Rue-Neuve-des-Capucines, établie dans le local même de la
Commission militaire. Ils y arrivèrent au grand jour (1). Leur
affaire toutefois ne devait commencer que le lendemain matin,
25 prairial (13 juin), pour se poursuivre sans désemparer, et
ne se terminer que le 29 prairial (~7 juin), à onze heures et
demie du matin.
Il n'y a pas que les écrivains Jacobins qui se soient élevés
contre les juridictions d'exception et particulièrement contre
les Commissions militaires. Dulaure les appelle « des tribu­ naux de condamnateurs », et d'après M. Thiers, à propos
de ces mêmes événements que nous retraçons, « une Com­
mission militaire à laquelle un gouvernement envoie des

accusés importants, ne sait jamais les renvoyer absous (2). Il
C'est une exagération (3). Une C.ommi::,sion militaire,
dirons-nous, offrait aux accusés de prairial autant de garan-

Les biographes de Prieur disent tous qu'il réussit à se cacher (où ?)
jusqu'à l'amnistie du 4 brumaire an IV (26 octobre 17(5).
Le fait divers suivant prouve que, sous la Révolution, certaines feuilles
n'étaient pas toujours bien renseig-nres :
« On assure qu'il y a trois j ours, Pl'ieur (de la Marne), l'un des dépu'
» tés décrétés d'accusation, s'était échappé de sa prison. Il s'introduisit
» au Jardin des Plantes, et essaya de se brüler la cervelle. Mais le coup
» de pistolet manqua. »
« Une femme attirée par le bruit du coup, le cacha chez .elle et lui don­ » na il souper. Mais bientôt etfrayée des dangers qu'elle crut courir, elle le
» dénonça au Comité de sa section, qui le fit reconduire au Comité de Sû·
» reté générale; et il fut réintégré en prison. »
Journal de Perlet. N- 901 (25 prairial an III i3 juin).
(i) Les derniers Montagnards, 200. Ces renseignements ne concordent pas '
absolument avec ceux donnés par MM. Thénard et Guyot, p. 199.
(2) TUIEBS : Histoire de la Révolution, livre XXVIII.· DULAUHE: Esquis­
ses, t. III, 509 .
. (3) En effet, la Commission militaire, dans J'espèce, se montra relative­
ment clémente pOUl' deux df'S accusés.
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ ARCHÉO. TOME XLI (Mémoires 12)

178

iies de calme et d'impartialité, _ au moins, que le tribunal
révolutionnaire. A tout prendre, c'était encore bien préféra-

ble à la mise hors la loi, où, sur une simple constatation
d'identiié, on était immédiatement livré au bourreau.
Il en est des commissions militaires et des juridictions
d'exception, comme des coups d'états. Celui qui bénéficie
d'un coup d'état, n'hésite pas d'ordinaire à le trouver parfai­
tement juste, voire même indispensable. Battu à son tour
avec des armes au moins aussi loyales que celles dont il
s'est servi, loin de s'incliner de son plein gl'é, il épiloguera
indéfiniment sur la légitimité des procédés 0 de son adver­
saire, et pour ainsi dire sur l' « orthodoxie » de son insur­
rection. Voyez plutôt les triomphateurs et les vaincus du
31 mai 1793 et du 9 thermidor de l'an Il.

Pas de commission militaire! Pas de tribunal d'éxception !
avaient dit généreusement aux séances du 8 et du 10 prai-

rial les girondins Louvet, Lanjuinais et Le Sage, à qui la
Convention venait à peine de rouvrir ses portes. Cela les

honore. Mais, en vérité

était·ce à des Montagnards, qui,
dans leur mission, avaient usé et abusé de ces « juridictions »
à protester contre leur emploi? :N'avons-nous pas vu Prieur
(de la Marne), Bourbotte et Turreau d'abord, puis Le Car­
pentier s'en servir dans ]'Ille-et-Vilaine, alors que leur ami
le jeune Marc-Antoioe-J ullien opérait de la même façon
dans le département de la ci-devant Gironde, désormais le
Bec-d'Ambès? Pa tue quam ipse lecisti legem (1).
Cela c'est de l'histoit'e an0ienne, paraît-il, puisque, de sa
prison, Goujon écrit à Lanjuinais : .-
« Le hasal'd fait que je t'ai parlé dans la soirée même du

Pl'airial, et que tu es par conséquent à même de juger
» quels sentiments m'animaient. J'ai vu dans la route, sur
7> les journaux, que tu étais resté fidèle aux principes; ce1a

(i) Barère, Robespiel'l'e et Billaud-Varenne avaient réinstallé
deaux la Commission militaü'e, le 29 floréal art II (iS mai i794.)

à Bor-

179 _.

» tIle suffit pour m'adresser à toi. A qui m'adresserais-je,
» moi qu'une vie ignorée et exempte d'intrigues prive de
» tout appui parmi les hommes puissants? La calomnie se
1J précipite sur ma tête; elle menace de dévorer l'innocent.
» Toutes les formes protectrices, conservatrices de la justice,
» sont, dit-on, écartées de moi; de moi qui aurais donné
» mon sang et ma vie pour voir régner le calme et la paix
Ji au milieu de ma patrie! Souviens-toi du temps de tes
» malheurs, cc souvenir sera plus éloquent que tout ce que
» je pourrais dire. Que demandais-tu alors? Un tribunal
» équitable, un tribunal compétent, qui te jugeât avec impar·
» tialité et justice, ainsi que cela est dû à tous les citoyens.
'Il Eh bien! Ce que tu demandais alors, je le demande aussi.
» Je le demande avec quelque droit, c'ar je marche avec ,
» l'heureux souvenir que je n'ai jamais voté l'arrestation
7) illégale d'aucun de mes collègues, que jamais je n'ai

7) voté ni l'accusation" ni le jugement d'aucun. Peut·être
» même est-ce là une des causes premières des pers'écutions
7) que j'éprouve? Quoi qu'il en soit, je ne me repens pas, il ,
» vaut mieux mourir innocent que de vivre coupable.
» Conserve-toi à toi-même cet heureux témoignage. Ne
» laisse pas pour moi fouler aux pieds les principes; demain
JI cet oubli retomberait sur toi-même. Soutiens mes droits,

7) ils sont les tiens. Soutiens ma canse, elle est celle de la
J) justice qui ne veut pas que l'on condamne sans entendre;
." elle est celle de la liberté qui ne veut pas que le citoyen
» soit mis à mort sans formes, sans jurés, sans débats. J}
7) Collègue, j'invoque la justice, j'invoque l'examen sévère,
)) mais légal de ma conduite, Je suis seul, enfermé, séparé
» de tout ,ce que j'aime, j'ignore tout ce qui se passe,
j'gnore tout ce que .le puis craindre et espérer. J'invoque
» la ~justice des hommes, s'il en est encore au milieu de
:D l'honible tumulte des passions. Je remets ma cause entre
) ,tes mains; je la remets entre les mains de tous ceux qui

180

h chérissent et défendent les droits sacrés du citoyen. Fais

» pour moi ce que tu crois juste. Un représentant du peuple
l) arrêté, accusé, presque condamné sans avoir été entendu,
« a pour juge une commission militaire! Cela fait frémir
7) la nature et la liberté (1). » ...

Cette lettre devait être citée en entier, non pas pour dé-

truiré l'idée très répandue que les derniers montagnat'ds, con-

vaincus de leur innocence, dédaignèrent de réclamer aucun
secours, (on ne peut vraiment blâmer des hommes qui
défendent leUl' tête comme ils le peuvent,) mais pour con­
damner les conséquences que certains auteurs oilt cru pou-

VOIr en tIrer.
Mettons lee; choses au point.
Goujon, il est vrai, n'avait pris aucune part à la proscrip­
tion des Girondins, dont était Lanjuinais, et cela pour une
excellente raison, c'est qu'il ne siégeait pas alors à la Con-

vention. Député suppléant, Goujon n'y fut appelé que le
26 germinal an II, (15 avril 1794), en remplacement de Hé-

rault de Séchelles, qui avait porté sa tête sur l'échafaud. A
cette date, il y avait exactement dix mois et demi que Lan­
juinais avait été mis hors la loi, dix mois et demi qu'il se
cachait pour éviter une arrestation, c'est-à-dire la mort. Ce
fut un décret du 18 ventôse an III (8 mars. 1795), qui lui
permit de reprendre son siège à la Convention, soixante­ douze jours seulement avant le 1

prairial.
Appelé par Goujon et Duroy à témoigner à leur décharge
devant la Commission militaire, Lanjuinais s'excusa de ne

pouvoir leur venir en aide, parce que ses souvenirs n'étaient

pas assez précis, et cet aveu lui a valu l'anathème de certains
écrivains montagnards:
1/. Ces défections font peine, (dit l'un d'eux), et vous portent
.. à prendre en pitié J'humanité. Un honnête homme, tJan ..

(i) BuettEZ et Roux, t. XXXVI, p. 390. . u M. Claretie ne mentionne pas
cette lettre .

18' 1 -
5J5

." juinais, adjuré par Duroy de déclarer s'il n'est pas vrai

» que lui, Duroy, ait déploré devant lui « ces malheureux
» événements » répond qu'il ne conteste pas que ce soit,

» qu'il ne s'en souvient pas suffisamment ... »
... « Devant le tribunal, Lanjuinais répond (, qu'il ne con­
» naît l'accusé Goujon que depuis le moment où celui-ci
'11 a pris la parole. Il se pourrait que Goujon fût le collègue
)) par lequel, lui déposant, fut invité à ne pas exprimer
» tout haut les sentiments d' horreur qu'il éprouvait, de peur
» de s'attirer quelque violence personnelle. Il est porté à le
)) croire (1). )) .
(( Il se pourrait; il est porté à le croire / 0 terrible pru-

» dence ! Et qui sait si Lanjuinais ne songeait pas à cette

» faiblesse et s'il n'essayait pas de la réparer lorsque, plus
» tard, à la Cour des pairs,. il s'élevait courageusement
71 contre les bourreaux du maréchal Ney? (2) ».
Ainsi donc Lanjuinais, dont le sang-frGid et l'héroïsme
civique dans ces journées d'émeute ont été reconnus par tous,
Lanjuinais, qui avait tenté l'impossible pour soustraire les
Montagnards à la Commission militaire, Lanjuinais aurait,
tout-à-coup, eu une défaillance, et cédé devant cette Com­
mission militaire à un sentiment de prudence, de peur.
« Lanjuinais, Lanjuinais ! (s'écriel'a l'auteur des Souvenirs
» de la journée du 1

prairial, après avoir cité la lettre de

» Goujop,) Lanjuinais ! Ne sens-tu pas murmurer dans ton

» cœur la voix de l'opprimé que tu as 'méconnue! » (3).
(i) Ces passages sont en italique dans Les Derniers Montagnards.
(2) Les Derniers Montagnards, p. 309.
Un admirateur des Girondins, M. Edgar Quinet écrira lui-même:
« Goujon invoqua le sentiment dejustice auprès des Girondins. Illelll'
rappela leurs malheurs et essaya de les attendrir sur les siens et sur ceux
de ses compagnons. Les ex-Girondins restél'ent sourds, implacables; ils
n'avaient rien gardé de l'humanité de Vergniaud. Ce n'étaient plus les
mêmes hommes, ils étaient devenus d'airain. »
La déposition de Lanjuinais est rapportée par MM. Thénard et Guyot.
(Le Conventiollnel Goujon, p. 213.) .
(3) Souvenirs de la joul'1lée du 1" praii'ial. BUCHEZ et Roux: t. XXXVI,
p. 39l. , MM, Tbéna.rd ~t Guyot, les panégyriste~ \le Goujon ne peq.

'182 - ' "

Pardonnons au beau .. frère de Goujon, qui, dans la circons ..
tance oublie Duroy, cette note attendrie, mais injuste.
Goujon, nous l'avons vu, ne s'était guère trouvé à la
Convention en même temps que Lanjuinais, et il est tr~s proba~
ble qu'ils ne se connaissaient pas même de vue. En tous cas,
dans sa lettre, Goujon nous paraît bien imprudent de dire :.
(( ,. , Je marche avec L'heureux souvenir que je n'ai jamais
)) 'Coté l'arrestation illégale d'aucun de mes co.Llègues, que
)) jamais je n'ai voté ni l'accusation, ni le jugement d'aucun,
)) Peut-être même est-ce là une des causes premières des pc't'­
)) sécutions que j'éproU've 7, .. ))
Nous ne le trouvons pas mieux inspiré dans sa défense,
quand il écrit:

(c La proscription s'élève contre moi. Qu'ai-je fait et quels
» sont mes crimes? Rien qu'être fidèle à la vérité, sans
. . » exception de partis, ni de personnes, Je ne cesserai de dire:
» Qu'on me juge sur mes œuvres! Que celui-là qui reçut de
)) moi une injustice volontai1'e se lève et m'accuse! Que cez.ui~
)) là qtte je pus secourir, et qui ne fut pas secouru, se Lève et
. )) m'accuse! Aucun ne m'a encore dénoncé, Et pourtant le
» joUi' de malheur est depuis longtemps venu, et l'imposture
\) est forte de mes persécutions ! ... » (1). .
Cependant Goujon trouva des témoins pour appuyer
ses dires. Haussmann, son collègue de Seine-et-Oise, vint
déclarer, en effet, à la Commission militaire « que Goujon,
après les journées dè germinal, lui avait parlé de l'horreur

qu'il éprouvait pour les auteurs de l'émeute », Il vanta fer-
mement la moralité, la pureté et la conduite du jeune repré-

vent s'empêcher de dire, au sujet de çette exclamation de Tissot:
« Parole injuste et singulier reproche: ce que Goujon le suppliait de faire,
Lanjuinais l'avait déjà tenté sans succès, sinon peut-être sans péril ». Et ils
ajoutent: « Lanjuinais reçllt cette lettre (de Goujon) le 23 prairial. Quand
même il eût Vùulu tenter quelqlle chose, le temps aurait manqué » (p. Hl6-197).
(-1) Arch. nat., C. "\"3. 547. Commission militaire: insurrection de prairial.
- Les Derniers Montagnards, p. 288. (Les passages soulignés le sont aussi
dans ce derllier ouvrage.)

183

gp ûm

sentant, l'admirable union qui régnait dans ,sa famille (1).
Un autre témoignage en faveur de Goujon, celui d'un

nommé Gilbert, membre d'agence de la Commission d'agri ..
culture et des arts, fut même autrement significatif.
Il écrivit au pl'ésident de la Commission ~ilitaire qu'il
garantissait « sur sa tête» la pureté des intentions de Gou

Jon : '
(( Je le connais depuis dix ans, je l'ai vu toujours le même,
» ami des hommes. Toùjours Goujon eut pour maxime qu'il
J) vaut mieux être victime d'un mouvement populaire que
:. d'en être le complice. Il n'a, songez-y, dénoncé, ni incar­
JI céré, ni condamné pp-rsonne. Il n'est d'aucune coterie, vit
li dans la retraite. Je me connais un peu en hommes. Eh bien!
JI Goujon est pur, j'en réponds comme je ferais de moi-

» meme. »
Gilbert plaida ensuite oc les circonstances atténuantes de
La jeunesse, de l'm'dent amour de la libwl'té, des inquiétudes:
patriotiques, du fanatisme de la verttt (2). ))

Qui veut trop pl'ouver, ne prouve rien) et le brave Gilbert

nous semble être allé un peu loin, lorsque, croyant défendre
Goujon, il a prétendu ~( . que cet ami des hommes n'avait
jamais dénoncé personne. »
C'est probablement sur la foi d'une déposition semblable
. qu'un recueil biographique bien connu dira plus tard en par­ lant des missions de Goujon:
(1) Les Derniers Montagnards, p. 313.
(2) Tel est le résumé que donne M. Clal'elie (p. 313) d'une partie de la
lettre du citoyen Gilbert, que l'on trouvera in-extenso aux Archives lla­
tionaies (V\". iV.7, no 66, et dans l'ou \'l'ag'e de MM. Thénard et Guyot.. Appen­
dice, v., p. 2/.1.-242).
Ce que ne dit pas l'auLeur des Derniers Mon /agllaJ; ds, c'est que Gilbel't,
l'ami du représenLant , prétend qu'il a été lui·même « dénoncé, menacé et
pCl'sécuté pOUl' de prétendues opinions fédéralistes, et n'avoit· dû son salut
qu'à un hasard heureux. » Ce qu e ne mentionne pas surLout M. Clare Lie,
cc sont les témoignages de respecLueuse sympathie et de confiance dans
leur impartialité, que Gilbert prodig'ue au président et aux membres de
la Commission militaire ....

184
« Pendant quatre mois d'exercice d'un pouvoir illimité,
» Goujon ne fit pas couler une larme, et la France compta
» plus d'un triomphe (1).»
A la séance du 2 brumaire an III (23 octobre 1794), il
avait été question . de la supplique d'un des nombreux

représentants, détenus encore à la maison des Carmes. Il
priait qu'on lui permît de se retirer dans son domicile, pour
y rétablir sa santé. Or l'Assemblée eût été un amine à lui

accorder cette grâce, si Goujon, le soi-disant « ami des
hommes», n'avait protesté de 'tontes 'ses forces, au nom de
l'égalité qui serait blessée « si un fonctionnaire public pou·
vait, lorsqu'il est malade, se faire traiter hors . de la prison
où il est détenu (2).»

Que doit-on penser maintenant du blâme jeté à Lanjllinais
au sujet de sa lettre au président de la Commission mili­
tàire ? Goujon n'avait pas pu votel; la proscription des
Girondins. C'est entendu: il n'était pas encore à la Con-

vention ; mais il n'était pas sans savoir que, par le fait de
ses amis, Lanjuinais avait subi une véritable agonie de dix­
huit mois (3). Pouvait-il aussi avoir oublié que, trois mois

(t) Biographie nouvelle des ContemporaiIls, article GOUJON. Cette même
affirmation se tt'ouve répétée presque textuellement dans le même·recueil
à l'article TISS01', (t. XX, supplément.) . .
M. Claretie, écrivent aussi MM. Thénard et Guyot, a su tirer de l'oubli la
touchante figure de Goujon, ce jeune homme de vingt-neuf ans, pur de toute
intrigue et de toute violence ... » (p. IX.)
(2) Moniteur du 6 brumaire 27 oclobre. Réimpression, t. XXII, p. 338.
(3) Lanjuinais passa dix-huit mois dans un petit grenier de sa prop're
maison. Ce réduit, à peine assez grand pour contenir un matelas, une table
et quelques livres, était éclairé par une lucarne à demi-bouchée par un fa­
got et n'ayant pour issue Qu'un trou pratiqué au niveau du sol. Afin de
détourner les soupçons, Mm' Lanjuinais, (comme l'avait fait Mme de Kervé­
lég'an, sur le conseil de son mari, qui rédigea lui-même,les pièces prépa­
ratoires), avait demandé le divorce. Il fut prononcé le 1.2 novembre i 793. Ce
que l'on ignol'e g'énéralement, c'est que le dévouement de Mme Lanjuinais
et de sa domeSl.ique, Julie Poirier, a été célébré par M. Legouvé. (Voir
les notes de son poème: Le mérite d.es femmes.)
La mère du représentant Goujon adressa aussi aux membres de la
Convention composant le Comité de Législation, Lanjuinais, Louvet, etc.,
une lettre pour demander leut' intervention en faveur de son fils. (Cette
lettre, qui ne porte pas de date, ~ été publié~ dal~S 1;1. ReV~I(! d.e lq Rçvol!1tioll,
t885, t. II, p. , 155,) .

iBn -or'

auparavant, quand la Convention ' décréta la rentrée des
proscrits dans son sein, il se trouva un de ses membres,
un seul, lui Goujon, qui, au milieu de quelques rares
abstentionnistes, avait osé se lever pour protester contre

cette mesure de pacification et de réparation, en votant
contre le rappel ? (1).
Un des 73 représentants décrétés d'accusation, après le
31 mai 1793, Delecloy (Somme), fut appelé en témoignage par
Goujon. Il se présenta devant la Commission, mais se con­
tenta de déclarer « qu'il n'avait rien à dire» (2).
Ce que nous venons de dire de Goujon peut s'appliquer
pour bonne partie à ses co-accusés Duroy et Duquesnoy ~
Eux aussi avaient eu des missions; eux aussi avaient été

inexorables pour leurs collègues de la Gironde. Duroy avait
été l'auteur de la mise en accusation de Buzot, comme lui

député d'Eure-et-Loir. Abusant des rapports qui avaient
existé entre eux au début de la législature, il l'avait accusé
d'incivisme, lui reprochant, en plein,e Convention, d'avoir
reçu une lettre de « la femme Roland Il et depuis 101'S, d'être
devenu hostile à lA. Commune révolutionnaire de Paris.
C'était Duroy, qui avait provoqué la même mesure contre
Richou (de l'Eure). C'était encore Duroy, qui réclamant
l'incarcération de Couppé (des Côtes-du-Nord), spécifiait
qu'on devait le traiter, non comme un député, mais comme
- un simple individu suspect (3).
Pas de pitié, aucune clémence pour les suspects et pour
les fédéralistes, proclamait Duroy, étonné de voir qu'on avait
_ rétabli dans leurs fonctions « des officiers municipaux,

(1) Séance de la Convention du 1.8 ventôse an Ill, 8 mars 1,795. - Moniteur
du 2t ventôse. Réimpression, t. XXIII, p. 64-7.
(2) Les Derlliers Montagnards, p. 31.3.
(3) Séance de la ConvenLion des H, 1.2 juin et 3 octobre 1.793. Moniteur
des n, t3 juin et 5 octobre 179q. . Réimpression

t. X. VI, p. 634, 641., t. XVIII,
p. 38,

oê ]j F!: ~ f 86 u

que son collègue Lindet et lui avaient tt'ouvé

aSSIS sur les
fleurs de lys (1). ))
(c Appuyons toujours une main de fer, ajoutait-il, sur l'a-

li ristocrat~e et distinguons bien les vrais patriotes de ceux
» qui n'ont singé le patriotisme que pOllr s'engraiss. er de la
l) substance du peuple. ))
Duquesnoy, ce moine révolté et débauché, devenu labou­
reur amateur, puis conventionnel farouche, appela aussi
comme témoin à décharge le député girondin Le Sage
(d' Eure-et-Loir.)
.Celui-ci eût peut-être ignoré jusqu'au nom même de Du­
quesnoy, s'il n'avait entendu parler de l'acharnement qu'il

avait mis à poursuivre ses amis. Dès le 15 août 1792, Du-.
quesnoy devançant ainsi la loi des suspects, avait demandé
. 4l qu'on arrêtât et qq'on enfermât jusqu'à la paix toutes les
personnes soupçonnées d'incivisme (2). » Lors du procès du

roi, il avait insulté des membres de la Convention qui
réclamaient pour l'accusé « le temps de préparer sa dé­
fense. ») Il demanda alors « que toutes les opinions relatives
au ' roi se donnassent par appel nominal, afin de connaître
les ennemis du peuple. » Enfin, il s'était livré à des voies de
fait vis-à-vis d'un de ses collèg'ues, Ballot, pour le con­
traindre à voter la mort de Louis sans sursis (3). On pourrait
citer cent traits deses brutalités. Un jour, ilavaitfrappé et mal­
trait.é tellement une d~ ses cousines, qui sollicitait près de
lui en faveur de quelques détenus, qu'il l'avait laissée pour
morte sur la place. Une fois, il avait meur~ei à coup de canne

(t) Séance de la Con vention du 2 vendémiail'e an III (2. 3 septembre f 79

- Moniteur du 6 vendémiail'e. Réimpression, t. XXII, p. 55.
(2) Séance de la Convention du i5aoüt 1.792. Moniteur du 16. Réimp .
t. XIIl, p. 430. A la séance du 10 llrumaire an II (9 novembre i7(3) Du­
quesnoy avait encore dénoncé ses parents riches de SOIl département,
qui n'avaient pas donné un sou pour lcs besoins des volontaires, et il
a "ait dcmandé « que ceux qui ne contrillueraient pas seraient arrêtés com-
me suspects.» (MonUel/r du 2l11rumaire. Réimpression, t. XVllI, p. 385).
(3) V. toutes les notices de Duquesnoy. Les Derniers Montagnards,
p. t~8. .

187 -"

son collègue Guffroy, (bien fait cependant pour le compl'en ..
dre), parce qu'il était l'auteur d'un écrit dirigé contre les
Jacobins. Une autre fois, il avait pris aux cheveux et
traîné à terre le maire d'Avesnes, un vieillard, qui lui pré­
sentait une pétition concernant cette ville (1).
Duquesnoy avait célébré l'arl'ivée à Arras du représentant
Joseph Lebon, , un ancien moine comme lui, ' et non seu-

l. ement il avait approuvé les forfaits de ce véritable bourreau,
mais même il l'avait stimulé dans cette tris le beso­
gne :
« La présence de Lebon, écrit-il le 17 nivôse an Il, (6 jan-
J) vier 1794), était indispensable pour détruire le fanatisme
auquel il a porté des coups terribles. »
Dans cette même lettre, il se plaignait aussi « des élar­
gissemments considérables que les représentants Isoré et

Lambert a (sic) ordonné » : « Ce n'est pas la peine, concluait-il,
) que j'aie, dans le temps, sué sang et eau pour délivrer le
» département du Nord des scélérats qui cherchèrent à nous
)l perdre, pour les voir aujourd'hui tous en liberté et cons-
7J pirer contre les patriotes (2). Il
« Courage, mandait-il à Lebon, va toujours ferme, nous
» reviendrons, Saint-Just et Lebas, et çà ira bien plus
J) roide.

Des jurés ayant acquitté quatre accusés, il témoigne ainsi
à Lebon son mécontentement : « Fais-moi f. .. ces gl'edins

, là dedans, ou je me bl'ouille avec toi. l)
« J'étais à dîner avec Robespierre, lui dit-il une autre fois,
l) quand il reçut ta lettre: va ton train) ne t'inquiète de rien,
» la guillotine doit marcher plus que jamais. »
Correspondant avec le Bureau central des représentants,

(1) P AIIIS : Hist. de JI!. Lebon, t. l, p. 370. CARNOT: Mémoires, t. l,
p.414. TAINE: La Révollltion, t. III, p. 263.
(2) Et. CHARA VAY-: La Révolution frClnçaise , t. III, p. ~63. AULARD : Recueil.
t. X. p. 90.

. 188 '

â Arras, il se fait fête, un jour, de lui annoncer IJ. quatre
J ean~f... à raccourcir (1). »
Et cependant, payant d'audace, Duquesnoy avait tenté à
la séance du 11 ventôse an III (ter mars 1795) de repousser

les accusations qui s'élevaient contre lui:
Ci J'aiété accusé hier, s'écriait-il, d'être un partisan de Ro­
» bespierre, et ma conduite fut toujours en opposition avec
J) celle de Hobespierre (2). »
Il se défendait ensuite contre cette accusation de son col­
lègue Guffroy (J. d'avoir persécuté les citoyens du Pas-de-Ca­
lais J) et terminait ainsi:
« En quinze mois de temps, je n'ai pas fait arrêter qua­
» l'ante individus, et j'en ai fait élargir quatre cents. J)
Ses sou veilil's ne devaient pas être exacts, car il existe
des pièces très authentiques, qui contl'edisent ces affirma­
tions. Il oubliait sans doute qu'à la séance du Club des Jaco­
bins du 15 fructidor an II (1

septembre 1794), après une
motion de Carrier, il avait pl'is la parole et « par motion
d'ordl'e, annoncé qu'il avait envoyé au tribunal révolution­
naire cinquante-sept individus du département du Pas-de­
Calais (3) ».
Un auteur plein' d'indulgence pour Duquesnoy a dit en
parlant de lui:
Ci Le moine fanatique subsistait sous le costume du con-
J) ventionnel. On ne jette jamais tout d'une pièce le Croc aux
J) orties. Des lambeaux restent qui brûlent, robe d'inquisi­
» teur, comme robe de Nessus (4). )
(i) Biog. nouvelle. Biog. moderne. (V. les lettres de Duquesnoy, de Bé-
thune, Saint-Omer, etc., 28-29 pluviôse, an II (l6, i7 février i79!~). Arclt.nat.
AF II, i54. AULARO : Recueil, t. Xl,' p. 290,232. Dans une de ses missions,
dit la Biographie nouvelle, Duquesnoy fit fusiller un malbeureux conduc­
teur de charrois militaires, parce qu'il avait une fleur de lys sur son sa-
bre. . .
(2) M~oniteur du v~ ventôse (4 mars) Réimpression, t. XXIII, p. 586 .
(3) -':loniteur du Hl frucLidor (5 septembre) RéimpressioIl, t. X,XI, p. 666.
(4) I.es Derniers MQnta[Jllards, p. i28.

189

CI. Son tempéramment sauvage, a-t-on écrit ailleurs, était
exalté jusqu'à la rage par l'abus des liqueurs fortes », et un

illustre écrivain l'a comparé « à une sorte de dogue, toujo.urs
aboyant et mordant, plus furieux que jamais quand il est
repu (1) 'Il.

Dllquesnoy pourtant avait osé réclamer devant la Com-
mission militaire le témoignage de Le Sage (Eure-et-Loir).
Proscrit, comme Lanjuinais, et absent depuis dix-neuf mois,
Le Sage, après avoir erré misérablement en Basse-Bretagne,
à travers les landes et les forêts, fuyant de hameau ' en
hameau, se cachant jusque dans les mines, avait bien le droit,
en somme, d'avoir oublié quelques physionomies dans une
assemblée composée de 782 membres. Toutefois, empêché de
se rendre à l'audience de la CommissIon militaire, il se con­
tenta d'écrire à son président une lettre dont l'auteur des
Derniers Montagnards détache ce passage qu'il qualifie d'in­
croyable 'Il.
« Si je le voyais, peut-être le reconnaîtrai-je, mais à pré­
t sent je n'applique le nom de Duquesnoy à aucune des
'Il figures de l'assemblée (2) 'Il

(i) 'f AINB : La Révollltion, III, p. 261-
(2) Arch. llat., W. 2 51~7. Les Derniers Montagnards, p. 316. Le Sage et
Giroust, tous deux députés d'Eure-et-Loir, quittèrent en route le groupe
des Girondins qui se réfug'iaient en Bretagne. Ils demeurèrent quel­ que temps auprès d'Uzel (Côtes·du-Nord) dans la propriété de Glais
de Bizoin, ancien député à l'Assemblée législative, qui les avait accueillis
aU passage. Le Sage put toujours se dérober aux poursuites, mais Giroust
finit pal' se faire arrêter à Huelgoat (Finistère), le 5 pluviôse an II (2~ jan­ viel' 1794). Incarcéré d'abord à Carhaix, puis à Brest, il fut le sujet d'une
correspondance active qui s'éta.blit entre les députés en mission Laigne­ lot, 'fréhouart et Faure avec la Convention et ses comités. Ce qu'ils
, ignorèrent d'abord, et ce qui.les embarrassa ensuite, fut que Giroustn'avait
été l'objet d'aucun décret d'al'l'estation, mais avait cru, par prudence sans
doute, devoir suivre le sort de ses amis proscrits. Les représentants
découvrirent alors qu'il ne devait pas avoir été étranger aux émeutes des
ouvriers des mines à Poullaouen. Ces tergiversalions permirent toutefois
à Giroust d'al teindre des jours plus calmes et de rentrer à la Con ven lion.

Le Sag'e Ruccomba peu après, le 21 prairial an IV (9 juin 1796). Quant à
Giroust il mourut seulement en 1836, après avoir été plus de trente ans
président du tribunal de Nog'ent-le-Rotrou, sa ville natale. (Arch. lIat. : D.
111,351, A. F. Il 269. AULARD : Recueil, t. X, p. 581 , t. XVII, p. 7~. Dic· ·
tionnail'e des Parlementaires, etc.)

190 ---

. Une défection, qui dut être plus pénible à Duquesnoy, fut
celle de son collègue Cochet. (du Nord) : « Cochet, dont L'ami­
tié m' honore )), avait-il dit dans sa défense écrite, en rappelant
ses relations intimes et journalières avec ce représentant.
Or Cochet, qu'il appela pour témoigner pour lui, déclara
devant la Commission (( qu'il ne sait pas ce qui s'est passé )),
et c'est tout (1).
De son côté, Romme appela aussi en témoignage le
girondin Vernier (du Jura). C'était audacieux.
Romme et Prieur (de la Marne) avaient, à la suite de la
révolution du 31 mai, lancé des agents secrets sur la trace

des députés fugitifs, avec mission de les suivre d'étape en
étape et de s'en saisir par tous les moyens possibles (2).

Romme, qui siégeait au milieu des membres les plus
exaltés de la Montagne, avait, disait-on, (et ce ne fut pas
démenti,) fait arrêter la femme et le fils de Pétion (3).
Romme, à deux séances de la Convention, à la suite d'une
ridicule accusation d'accaparement, avait demandé la tête
d'un de ses collègues (4).

Sa réputation d'austérité, 'son bagage scientifique, son
zèle dans tout ce qui touchait à l'instruction publique, ont
. fait oublier, peut-être trop facilement, certaines de ses

motions, souvent tyranniques, parfois étranges.
Ainsi, à propos des abjurations des prêtres, extorquées,

(t) Arch. hat., C_ W 2 547. Les Derniers Montagnards, p. '129 et OS. '
(2) H. WALLON: La Révolution du 31 mai et le fédéralisme en 1793, t. l,
p. 544.

(3) MEILLAN (deputé des Basses-Pyrénées) : Mémoires (coll. Baudouin)
i823, p. 170. Les Derniei~s Nlontagnal'ds, p. 124. .
(4) Celle d'un député obscut' de Paris, RODERT, (Pierre François Joseph) ,
qui avait acheté huit pièces de rhum. Or le rhum ne figurait pas parmi
les marchandises ou denrées de première nécessité, visées par la loi sur

l'accaparement: « N'importe, protestait Romme, les mots étrangers rhum
et rach ne signifient autre chose qu'eau-de-vie. En définitive, Robert sau va

sa tête, mais eut sa maison complètement saccagée par la populace exci-
tée. (V. Moniteur: Séances de la C')Uvention du 27 septembre et du S octo­ bre 1793. Réimpression, XVII, 'joS et X VIII, 70, 75. , ' AULARD : Revue
de Paris (Octobre 1.909).

Oh sait comment, Romme avait demandé « que les originaux
de ces renonciations, qui prouvaient les progl'ès de la phi­
losophie, fussent déposés au Comité de l'Instruction publi-

que. » Quand la Déesse Raison fut amenée processionnelle-
ment à la Convention, il avait obtenu qu'elle quitt.ât la barre

pour s'asseoir à côté du président et en recevoir.le baiser
fraternel. Il avait fait décréter qu'une profession de foi
serait exigée de chaqne député suppléant, qui devrait don­
ner son avis sur certains événements de la Révolution et
notamment sur les jugements de Capet et de Marat. Alors
que les Comités proposaient l'admission de Chabot, il s'y
était · opposé avec succès. C'est Romme qui avait pris la
parole pour réclamer les honneurs du Panthéon pour
Marat (1).
Chargé d'une mission épuratoire dans les départements
de la Dorùogne et de la Charente, (ventôse à fructidor an Il),
cet admirateur enthousiaste de « l'Ami du peuple » avait
cependant fait preuve d'une modération, que la plupart des
représentants avaient été loin d'imiter, et notamment il avait.

. désapprouvé les décret.s inquisitoriaux sur les familles, pris
par son collègue Lakanal (de l'Ariège) (2).
. Vernier ne vint pas déposer devant la commission militaire.
Décrété d'arrestation, après le 31 mai, Vernier s'était caché
d'abord dans le département qui l'avait élu, le Jura, puis,
à cause des recherches actives dont il était l'objet, avait '
(1) COlwwlion : séances des 1.9, 20, 2'~ brumaire, et 25 frimaire an 11;
3 brumaire an III ' 9, 1.0, 1.4 novembre, 1.5 décembre 1793. . Moniteur
des 21, 23, 26 brumaire, 26 frimaire an Il, 6 brumaire an III. Réimpres-
sion, t. XVIII, p. 381~, '~O-l, 429, 6il , t, XXII, p . 344. .
A la séanoe du Club des Jacobins du 5 hrumaire an III (26 octobre i 794)/
Romme avait demandé et obtenu la distl'ibution à tous les membres ct
aux citoyens des tl'ilmnes d'un n ° du journal de Marat, l'Ami dL! pel/pie.
Moniteur du 9 brumaire,Réimpressioll, t. XXII, p. 3GL
(2) Arch. nat" A, F. II 58, ' Recueil A U LARD, XI, 221, '~53.
({ Au moins n'eut"on à lui reprocher per;;onnellcment aucun de ces
actp.s sang'uinait'es dont les suppôls de l'horrible règne de la terreur, épo·
que de deuil et de crimes épouyantaient la France» (Biograpllie llouvelle
des Contemporains).

192

passé la frontière Suisse. Il n'était rentré à la Convention
qu'après la chute de Hobespierre, et c'était lui qui avait été
appelé à présider la fameuse séance de la .Convention du
ter prairial. Seulement, époumoné, assourdi par l'émeute,
à laquelle il n'avait pas su d'abord résister, à bout de forces,
il avait dû céder le fauteuil à André Dumont (Somme), qui
lui-même n'avait pas tardé à l'abandonner à Boissy d'An­
glas (1).
Delahaye, . encore un ancien proscrit girondin, fut
aussi mandé devant la Commission militaire (2). Par qui?

S'y présenta-t-il ? Et, s'il y vint, quel fut le sens de sa dépo.
sition ? Nous pensons qu'il dut s'abstenir, ayant su, à son
heure, savourer sa vengeance. C'était lui, en effet, qui, le

prairial, s'était levé pour dénoncer à la Convention les
représentants qui avaient pactisé avec les insurgés, et
demander contre eux le décret d'accusation.
Deux de ces derniers, Bourbotte et Soubrany s'adressè­
rent aussi à leurR collègues de la Convention, mais eurent
la discrétion de choisir des témoins parmi leurs amis, ou
plutôt leurs anciens amis, que le 9 thermidor avait convertis .
ou au moins assagis pour la plupart. Excepté Goujon, aucun
ne devait rencontrer de défenseur convaincu (3) .

Bourbotto avait déjà un passé, qui ne le recommandai t
pas précisément aux réacteurs thcl'midoriens.
C'est Bourbotte, qui, oubliant les droits que peut a voir un
accusé à se défendre, s'était écrié à la séance de la Conven­
tion du 16 octobre 1792 :
« S'il y a parmi les membres de la Convention quelqu'un
» qui pense que les prisonniers du Temple ne doivent pas
» être punis de la mort, qu'il monte à cette tribune et qu'il

(i) Vernier avait eu la faiblesse de laisser mettre aux voix les décrets
proposés pal' l'émeute.
(~) Joul'llal de Perlet, W 993 (27 prairial) p. H5. (Y. note de la p. 27) .

(3) Les Derniers Montagnards, p. 322.

'11 les défende. Quant à moi, je demande contre eux la sen-
1 tence de mort (1).»
- Lors du procès du roi, au 3

appel nominal, Bourbotte

avait rappelé avec orgueil qu'il avait été le premier à invo-

quer révolutionnairement cette sentence de mort (2).
Peu après, à la séance du 8 février 1793, avec Albitte et
quelques autres, il s'était opposé à l'exécution du décret ren­
dU: contre les auteurs des massacres de septembre (3).
A la séance du 15 juin 1793, Bourbotte, (en même temps
que Choudieu), avait dénoncé son collègue Duch~tel, comme

étant en correspondance avec les rebelles de la Vendée alors
qu'il savait bien que celui-ci ne cherchait qu'à provoquer la
levée d'une force départementale pour protéger la Conven­
tion contre les envahissements de la Commune de Paris (4).
De la ville d'Angers, à la date du 17 brumaire an II
(7 novembre 1793), Bourbotte et Turreau, qui, avec la colla­
boration de Prieur de la Marne, all~ient bientôt créer la
commission militaire de Saint-Malo, (27 brumaire 17
novembre), écrivaient à la Convention: « Un grand nombre
» de prêtres et de royalistes ont déjà péri sur l'échafaud: le
» même sort attend tous les autres (5). »

(t) Moniteur (17 o~tobre). Réimpression, t. XIV, p. 222. ,
(2) Séance du 16 janvier 1793. - Moniteur du 20. ~éimpressiol1, t. XV
p.2W.
(3) Moniteur (-10 février). Réimpression, t. XV, p. 395.
(4) Moniteur (17 juin). Réimpression, t. XVI p. 654. MEILLAN: mémoi-
res, p. 122. Souvenirs de l'histoire ou Diurnal, etc.
Cette idée de protéger la Convention avait été partag'ée par certains
montagnards. Le i2 octobre 1792, dans son (( Opinion SUl' le projet d'une
garde militaire pour faire le service auprès de la Convention nationale »,
Jean-Bon avait dit: Paris n'ig'nore point que les représentants du peuple
réunis dans son sein, doivent y être en sûreté, qu'elle doit respecter la
liberté de leurs délibérations, et qu'au :moment que leur inviola:bilité
serait méconnue ou troublée, un cri d'indignation s'élèverait à la fois de
tous les départements pour redemander à cette ville le dépôt que la
nation entière lui a confié. » LÉvy: Le conventionnel Jean Bon Saini-André
p. 382 .
(5) Séance du 1.9 brumaire (9 noyembre). Moniteur (Primidi, 3- décade
de brumaire l'an 2"). Réimpression, t. XVIII, p. 385.

194 . .

be tous les accusés de prairial, le portrait de Soubrany
est peut-être le plus difficile à fixer. Ancien officier au
Royal-Dragons, nous savons qu'il avait salué avec enthou­
siasme la venue d'un nouveau régime, auquel il sacrifia
dit-on, une situation enviable et une fortune considéra­
ble (1). Elu à l'Assemblée législative, il y passa inaperçu,
et son nom, malgré sa qualité de représentant, ne figure
même pas au Moniteur. Elu ensuite à la Convention, il y
siégea fort peu et en fut presque continuellement éloigné
par les missions qui lui furent confiées. Nous savons aussi
qu'il fut toujours très partisan des mesures révolutionnaires
les plus violentes. Affilié aux Jacobins, il les consultait par-

fois sur la conduite qu'il devait tenir, et, à la séance du club
du 21 pluviôse an II (9 février 1794) Milhaud (du Cantal)
et lui y réclamèrent « un renfort de patriotes pour les aider
à mettre au pas les aristocrates du département des Pyré­
nées-Orientales et tous les màlveillants qui yaffiuaient (2). »
Au chef-lieu de ce département, à Perpignan, Soubrany
établit un tribunal révolutionnaire, puis le cassa et en envoya
les membres devant le tribunal révolutionnaire de Paris.
C'est ce qu'on peut dire agir militairement (3). A Narbonne,

il mit la ville en état de siège et l'imposa à 100.000 livres (4).
Lors du ter prairial, le nom de Soubrany avait été mis en .
avant et acclamé même, d'après quelques écrivains, par des
émeutiers, qui voulaient faire de l'ancien officier le comman­
dant de la force armée populaire, qui devait marcher contre
la Convention. Dans la suite, rien ne prouva qu'il eût accepté.
Au cours des débats il déclara même fermement au président
« qu'il ne connaissait pas les projets des révoltés »), et il jura
que l'individu, auteur de cette proposition \), n'avait pas eu

(i) Dict. des Parlementaires, etc.
(2) Moniteur du 27 pluviôse (15 février).' Réimpression, t. XIX, p. 1,66.
(3) Dict. des Parlementaires, etc.
(4) Arch. nat., A. F, II, 187. AULARD : Recueil, t. XI, p. 545.

son assentiment ». Au reste le jugement de la commission
militaire eût certainement relevé ce grief s'il avait été
sérieux (1).

CHAPITRE IX
Commission militaire (Suite).
témoins du procès
_ . Quelques

Nous ne nous étendrons pas longtemps sur le procès des
représentants, que certains auteurs ont qualifié d'inique, où
ils n'ont voulu voir que des débats illusoires, suivis d'un
verdict rédigé d'avance, semblant de jugement que « la
Convention attendait » (2). .
Cela n'est pas exact. On peut penser ce que l'on voudra
des juridictions d'exception, mais il faut reconnaître que,
dans l'espèce, la procédure. n'eut rien de hâtif, et qu'en outre
la correspondance de la commission militaire témoigna
chez elle d'un vif désir d'impartialité (3).
Les débats s'ouvrirent le 25 prairial (13 juin), à huit heures

du matin, et la commission, qui avait déclaré, dès le début,
(1) Moniteur (5 prairial, 24 mai). - Réimpression, XXIV, 505. Les· Der-
niers Montagnards, p. 3i8.

(2) Les Derniers Montagnards, p. 300, 307, 322. HAMEL: Précis de l'Hist.
de la Rév. française, p. 526. Biog. universelle des Contemporains. (Art..
. Goujon.)
MM. Buchez et Roux ont aussi risqué cette affirmation : « La
Commission refusa d'entendre la lecture de leurs moyens de défense.»
(Tome XXXVI, p. 385.) Et quelques pages plus loin (p. 397) ils reprodui­
sent pourtant le compte rendu du M"oniteur, ou il est dit : Forestier ne
répondait SUl' toutes les dépositions qu'en se reférant à sa défense écrite
et à son interrogatoire ,»). .
M. Edgar Quinet a cru aussi que les Montagnards avaient été absolu­ ment paralysés dans leur défense et qu'ils n'eurent que vingt-quatre heu­ res pour défendre leurs têtes. (La Révolution, t. II, p. 37L) .
{3) V. notamment la lettre de la commission militaire, lue au début de
la séance de la Convention du 27 prairial (15 juin). Moniteur du
30 prairial. Réimpression, t. XXIV, p. 704. V. aussi, Les Derniers
montagnards 353, le procès-verbal par lequel la commission annonce le
terme de sa mission.

Il qu'elle ne désemparerait pas que les députés ne fussent
jugés Il, siégea matin et soir, jusqu'au 29 prairial (17 juin).
C'est ce jour-là seulement, vers midi et demi, que le juge-

ment fut prononcé.
Cela n'a pas empêché de dire et de répéter depuis:
« Livrés à la commission militaire, qui, ainsi que tous les
tribunaux d'exception nommés pour condamner, procède au
moins promptement, Romme et ses collègues se défendirent
avec courage et éloquence ; mais la sentence prévue fut
portée dans lajournée même, le 26 prairial an III (13 (sic) juin
1795) (1).
Dans les quatre jours et demi que dura l'affaire, de nom­
breux témoins à charge ou à décharge, dont une quarantaine '
de représentants cités par les accusés, furent appelés à

déposer, et, il n'apparaît pas que ces derniers aient cessé un
seul instant d'être libres dans leurs moyens de défense.
On a cité, il est vrai, une lettre de Romme, qui, au cours
du procès, rappelait au président qu'il lui avait promis, lors
de son interrogatoire, le . 24 prairial, c'est-à-dire avant le '

cùmmencement des débats, de le laisser présenter d'autres
observations plus complètes et de demander à la commission
à-quel moment il pourrait le faire.
L'auteur des Derniers Montagp,ards part de là pour écrire:
« ... La défense, l'éloquente défense, rédigée par cet
» homme dont on menaçait la vie, ne fut point lue, pas plus
li que les autres, et demeura au greffe. Le tribunal avait-il
» donc le temps d'écouter ? Il avait à peine celui de frap-
» per (2). » .

C'est là une erreur. Les accusés eurent toute facilité de

produire leurs défenses écrites ou orales, et le M oniteurnous
renseigne sur la marche suivie par la commission;
cc Les accusés ont d'abord été interrogés. Ils ont tous
(i) Biog. nouvelle des Contempomins (article RO;\lME).
(2) Les Derniers Montagnards, p . 307 .

- f97
» adressé des défenses écrites au président de la commÎs­
» sion, les témoins à charge ont été entendus, ainsi que les
» témoins à décharge. LBs premiers leur ont été confrontés .

» Les débats qui ont pu s'élever lors de la confrontation, ont
» . été écrits et signés des témoins et des accusés, et c'est sur
» la lecture de ces pièces, que la commission a assis son
» jugement (1).» .
Le compte rendu du Moniteur inspirerait-il défiance? Voici
le début d'une lettre du citoyen Gilbert, témoin à décharge,
cité par le représentant Goujon : . -

A u Président de la commission militaire.
Paris, le 26 prairial an III (14 juin 1795 .
Citoyen président,
Cl. Je vous vis hier pour la première fois et déjà vous
» m'inspirez une grande confiance; je vous l'avouerai, je
» portais à votre séance une prévention que je croyais
» invincible contre la commission que vous présidez. Votre
Tl physionomie, où la douceur s'allie à la sévérité qui con­
)) vient à un juge, vos cheveux blancs, votre attention à

» écouter, votre patience à suivre les . accusés dans les
» détails les plus minutieux de leur défense, la promptitude
)) avec laquelle vous paraissez saisir tout ce qui peut être
» à leur décharge, votre réponse noble et touchante à
)) Duquesnoy, qui voulait vous épargner la peine de lire son
» acte d'accusation, tout m'a prouvé qu'en chercha rit à
» reconnaître la vérité, vous désiriez sincèrement qu'elle ne
» vous présentât pas de coupable. Cet esprit, dont m'ont
» paru animés tous vos collègues, a dissipé tout d'un coup
» les inquiétudes dont je n'avais pu me défendre au seul
» nom de commission militaire. Je me suis bientôt convaincu
(i) Moniteur (4 messidor 22 juin.) Réimpression, t. XXV, p. ~6

198

» que les formes n'étaient pas aussi sacrifiées que je le
» croyais et que le fond ne le serait pas ... (1).
CL Je suis loin de prétendre disculper les représentants arrê­
» tés; ce n'est pas à moi qu'il appartient de les juger, mais
» je suis certain que tous ne sont pas coupables ... »
Suit la défense de Goujon, mais de Goujon seul, qui, on
s'en aperçoit sans peine, était ami intime de Gilbert .
Il termine ainsi sa lettre : .
« Gardez-vous de croire, citoyens, que quelques motifs
» de défiance m'aient inspiré l'idée de vous écrire. Je me
» connais un peu aux homm€ls ; je vous ai vus, cela me suf­
» fit. Je suis persuadé qu'aucune considération n'influencera
» le jugement de la commission ... (2). »
En somme, on peut dire que la procédure suivie par cette
commission militaire, qui jugeait « sans plaidoirie, sans
rapport, ni réquisitoire, fut autrement complète et loyale qlle
celle du tribunal révolutionnaire, et même que celle de la
plupart des tribunaux criminels ordinaires. Que pouv:aient
les accusés devant ces tribunaux? Se défendre ou se faire
défendre, soit au cours de leur interrogatoire, soit lors de
l'audition des témoins. Peut-on dire que les Montagnards
n'usèrent pas largement de ce droit devant la commission
militaire? Peut-on soutenir que leurs moyens de défense,
leurs mémoires écrits ne furent même pas lus? Le jugement
de III commission établit le contraire. On y lit en effet :

(i) « L'attitude des membres de la commission était parfaitement cor-
recte. Dans les premiers jours, un des juges suppléants,. le chef de
bataillon Roques, arrivait aux séances complètement ivre, et ne cessait

d'injurier les accusés. Ses collègues l'avaient o.bligé à donner sa démis-
sion. » (Arch. nat. W 548. Reg. de correspondance. La commission mili-
taire au citoyen Roques. THÉNARD et GUYOT. Le conv. Goujon, p. 203.)
(2) V. plus haut. 1\1. Claretie ne fait allusion à aucun de ces passa­
ges. Goujon ne semble pas lui-même avoir douté de l'impartialité de

ses juges : « Lorsque, dit-il, le despotisme des passions bouillonne sur la
» terre, le refuge de l'innocel~ est moins dans · les l'ormes qlle dans le courage
) de juges intègres. Je suis satisfait de compai'aÎtre devant de$ detfenseurs de
) la patrie; ils n'immoleront · pas ·ceux qui la chérissent. ») (Les Derniers
MOllta}1nards, p. ~88.) .

- 199
« .. Après avoir attentivement et mû.rement examiné toute
» les pièces à charge et à décharge et notamment les défen-
1> ses écrites des accusés, dans la chambre du conseil, etc. »
Enfin, on verra (1) qu'avant de se dissoudre, ]a
commission militaire, déclarera que « dirigée, par une cons­
cience pure, une scrupuleuse équité, une justice sévère, elle a
cru, lorsqu'on ri' e.rigeait d'elle aucune f'orme, devoir accepter
toutes celles qui existaient dans les tribunaux ordinaires
avant l'établissement du jUf ri, IJlus la publicité ; tant elle
avait à cœurr d'épargner l'erreur, de protéger le faible et de
frapper le véritable coupable )) (2). .

Au cours de ces longs débats, le tribunal, à vrai dire, ne
fut guère éclairé par les dépositions de la plupart des
témoins, de ceux à décharge, surtout. Ils n'avaient rien vu,

ou presque rien vu, à cause de la poussière, de la cohue. Le
tumulte assourdissant les avait empêché de bien saisir

certaines motions, le sens exact des décrets proposés par
les insurgés. On connaît déjà les dépositions de Lanjuinais,
de Delecl?y, de Lesage. Legendre (de Paris), appelé par

Duroy et par Soubrany déclara par écrit « qu'il n'était entré
dans la Convention qu'avec la force armée, il n'avait connais­
sance d'aucun fait à charge ou à décharge». .
Doulcet (Calvados)', Gillet (Morbihan), Perrin (Vosges),
Sallengros (Nord), Gossuin, du même département, dont
Duquesnoy réclame l'appui, n'ont rien vu, ne savent rien.
Personne (Pas-de-Calais) se contente de parler d'un coup
de poing qu'il a .reçu sur les paupières, de son sang qui a
coulé au 1

prairial; Guimberteau (Charente) s'était retiré
parce qu'il était malade; Bellegarde, du même département,

était parti à l'heure du souper; Laloi, député suppléant de

(1) Les Derniers Montagnards, 354 .
(2) Id., p. 353. A.rch. lll1t. , C W . 2 5iS.

- 200

la Haute-Marne, avait quitté la salle pendant le temps

qu'avait duré l'émeute, afin de donner, comme médecin, des
soins à la femme de l'un des secrétaires, qui s'était évanouie,
en' entendant le vacarme ... , etc.
Ceux qui sont le plus favorable aux accusés, se bornent
à leur délivrer des certificats d'un patriotisme plus ou moins

anCIen.
Haussmann, représentant, comme Goujon, du département
de Seine-et-Oise, vient affirmer qu'après les journées de
germinal, celui-ci lui a parlé « de l'horreur qu'il éprouvait
pour les auteurs de l'émeute », et il saisit l'occasion pour
vanter fermement (( la moralité, la pureté de la conduite de

son collègue, l'admirable union qui régnait dans sa famille ».
Bonneval (Meurthe) croit défendre Duquesnoy en affirmant
(qu'il ne lui parlait jamais que de sièges et de batailles »,
et Charlier (Marne) (( en affirmant que Duquesnoy devait
être à la Convention,' ce qu'il avait été à la ,Législative, un
chaud ami de la liberté et de l'égalité, et qu'il lui a toujours
paru pénétré de haine contre toute espèce de tyrannie» (1).
Engerran (Manche), plaidant en quelque sorte l'irrespon­
sabilité de son collègue Forestier, n'hésite pas à dire: CI.
Cet homme n'est qu'un misérable instrument des chefs de
la Montagne » (2). .
(1) Les Derniers Montagnards, p. 31.3, 31.6, 3D. Moniteur (28 prairial,
1.6 juin). Réimpression, t. XXIV, p. 692 .
Les noms des députés cités dans l'ouvrage de M. Claretie sont
fréquemment méconnaissables. C'est ainsi qu'il faut lire. 1. Bergoeing,
2 Bonguyod, 3 Dubrœucq, 4 Piorry, 5 Fliéger, 6 Portiez, 7 Meillan,
8 Penin, 9 Sallengros, etc ... , au lieu de 1 Bergreuse, 2 Bongniot,

3 Dubrull, 4 Liary, 5 Frémang'er, 6 Partiez, 7 Meilhan, 8. Périn, 9 Salen·
gros, etc. (V pages 122, 171., 177, 307, 316, 351, 38I.)
Dans un même dO,cument, le nom de l'huissier attaéhé à la commission
militaire est écrit d'abord Dunot, puis Bunout (p. 390).
Enfin, dans re même ouvrage, les coquilles sont assez nombreuses.
A la page ' 135, à bas les cheveux re/Jrollssp.s pour retrollssés. A la page
341 , on lit que Je frère de Goujon est l'auteur de la meilleure table de
Voltaire: « C'est un travail de bénédiction)) (sic) en a dit M. Jay, etc ...
(2) Les Derniers Montagnards, P .. 322.

201

Pierre Forestier, un parent peut-être du représentant,
juge au tribunal du 2

arrondissement de Paris et qui avait,
avec Bourbotte, administré le 'département de l'Yonne, dé­
clare, qu'à son avis, « son ancien collègue a toujuurs marché
dans le sentier de la liberté », mais quoi! ce jour fatal, il
était, croit-il « un peu pris de vin, ce qui arrivait quelque­
fois à Bourbotte, sans que pourtant il en prit une très grande
quantité, et surtout depuis sa mission en Vendée, où il avait
éprouvé une fièvre putride, qui lui avait affaibli le cer-
veau » (1), .
En somme, il ne se trouva pas un seul témoin sérieux '
pour tenter d'inno(~enter les vaincus de prairial.

« Les députés se souvenant de paroles dites à leurs voi- ./'
» sins, confiants dans de vieilles sympathies, forts de la véri-
» té, espèrent qu'un collègue viendra', d'un mot, rappe-
l) lant un propos échangé, une idée émise, un cri proféré,
» plaider leur cause et les sauver. Hélas! les témoins appe-
» lés se taisent, les amis cités n'ont rien & dire, les défec-
» tions sont là, les silences lâches, les réponses évasives,
» les tristes: (( Je ne sais rien » ou « Je ne me souviens
» pas. »

« .... Tous les accablent, tout les écrase (2).
Les innocenter, mais était-ce possible?
L..'insurrection contre la Convention n'était pas niable.
Tout au plus pouvait-on plaider, en faveur des accusés,
des circonstances atténuantes. «( L'insurrection, avait-on
pl'Oclamé, est le plus saint des devoirs, lorsque le gouver­
nemellt viole les droits du peuple), et le peuple qui souffl'ait,
et qui surtout était surchauffé par les clubs, se cl'oyait tou-
0) Moniteur (4 messidor). Réimpression, t. XXV, p, 26. PERLET, n' 994,
28 prairial, p. , 126 : « Bourbotte a prétendu que dans la soirée du 1

prai­
rial, accablé de fatig'ue, de chaleur et de faim, il avait bu trois verres de
vin subitement, ce qui avait échauffé son imagillation et n'avait pas con­
tribué à rendre ses idées lumineuses. »
(2) Les Derniers Montagnards, p. 305 et 322.

c ' 202

jours tyrannIsé, et avait toujours recours à l'insurrection.
Les invasions de la Convention tendaient à passer à l'état
d'habitude. Celle du 12 germinal, déjà formidable, mais
sans avoir eu la même gravité, puisque le sang n'y avait pas
coulé, n'était en somme que la résultante des invasions con­
tinuelles de l'Assemblée par les sections armées et surtout
par les attroupements de-femmes en furie (1).
Qui ensuite eût osé prétendre que les députés en accusa­
tion s'ils n'avaient pas fomenté l'émeute, n'avaient pas tout au
moins pactisé avec elle, ne l'avaient pas encouragée, n'avaient
pas rédigé et voté des décrets inspirés ou dictés même par
elle? (2)
Résultat inévitable. Il n'y avait en réalité aucun témoin à
décharge, et il s'en trouva au contraire de très affirmatifs
pour la culpabilité.
L'auteur des Derniers Montagnards, dont le siège est fait,
cite les dépositions d'un certain nombre de ces derniers, et
en prend quelques-uns à partie assez vivement:
«( Les témoins à charge, dit-il, sont nombreux, affirmatifs,

» implacables. Ils accusent, ils insistent, ils soulignent, ils
(1) Nous avons vu plus haut les mesures que la Convention dut pren­
dre contre les envahissements de la populace féminine.
Dès le 20 mai i793, le représentant Michel (du Morbihan), écrivait à la
municipalité de Lorient la lettre suivante, qui fut détournée par le Co­
mité de Sûreté générale:
« La séance de Samedi, destinée à remplacer celle de la veille, perdue
» pour la Constitution, a eu le même sort; dès qu'on a voulu aborder la
» question, deux à trois mille femmes organisées et enrégimentées exprès
» pour les opérations par la Société fraternelle séant aux Jacobins, ont
» commencé leur tintamarre, qui a duré jusqu'à six heures, qu'il a fallu
» lever la séance. La plupart de ces créatures sont des filles publiques.
» Laujuinais a failli être assassiné le même jour; plusieurs· autres dépu­
» tés ont été insultés et menacés. La force armée est d'aCcord avec les
» malveillants ; ainsi nous sommes sans aucun moyen de répression. Le
» salut de la patrie' dépend uniquement des départements. »
(Suivent plusieurs autres lettres relatant des troubles de même genre.)
MOR'l'HdER-TERNAUX : Hisf. de la fen·eue, t. VII. Notes, p. 56t et sui vantes.
(2) « Malgré les recherches les plus soigneuses, on n'avait découvert
aucun fait qui prouvât leur connivence SECRÈTE avec les révoltés )). Il
était difficile en effet qu'on en découvrit ; car ils ignoraient le mouve­
ment )) THIERS, livre XXVIII.

» rendraient l'arrêt si on les laissaient faire. Ils se contredi-

) sent honteusement, piteusement. N'importe! ) ... (1) Louis
;) Jullian, continue-t-il, vient phraser devant la Commission,
» accuser ses collègues, qui présentaient des motions sédi-
. » tieuses sur les mêmes bancs où le sang d'un député, leur
» respectable collègue coulait .encore J) (2).
Deux dépositions surtout ont le don de soulever son indi-
gnation. .

. D'abord celle d'un jeune 'journaliste, (il n'a pas dix-neuf
ans), Alphonse Martainville. Celui-là (( déclare avoir trop vu
pour avoir tout vu )) ... (( IL n'a pas de talent, mais de l'ambi­
tion )) ... (( il ne dépose pas, ilpose )) ... etc. Bref Martainville
est d'après lui; l'auteur d'un « manifeste mensonge, d'une
accusation faussement cruelle», Martainville est « un déla­
teur né~ valet de réaction » (3).
Il Y aurait une curieuse étude à faire sur ce Martainville,

dont les recueils biographiques apprécient bien différem-
ment la valeur littéraire et la m0ralité (4). En tout cas, ce

qui est indiscutable, c'est que vaudevilliste joyeux, poète
satirique, ou journaliste politique, il se montra toute sa vie

un adversaire résolu des révolutionnaires, q- u'il cribla d'épi-
grammes mordantes, même méchantes, mais souv.ent spiri­
tuelles. Après le 9 termidor, il était devenu l'un des chefs
de ce qu'on appela alors « la jeunesse dorée de Fréron », et,
le ter ventôse an III (19 février 1795), c'est-à-dire, jour pour
jour, trois mois avant la journée de prairial, il avait mis à
la scène un à-propos, Le Concert de la Tue F,eydeau, qui obte­
nait un succès prodigieux. Un couplet, que le public, à
{il Les Derniers Montagnards, p. 3U· .
. (21 (Id.). Ce nom ~st sans doute défiguré car il n'existe pas de conven­
. tionnel du nom de Jullian. L'auteur des Derniers Montagnards, renvoie,
pour cetle déposition, aux Archives nationales: C 'V. 2 .-
(3) Les Derniers Montagnards, 314, 315.

(4) Sur Martainville v. notamment: Biog. des hommes vivants, Diet. de
la Conversation. Diet. Larousse,. etc. . . .

~ 204-

chaque représentation faisait répéter jusqu'à quatre fois,
donnera idée du ton de la pièce:

« Lorsqu'on voudra dans la France
« Peindre des monstres destructeurs,
« Il ne faut plus de l'éloquence
« Emprunter les vives couleurs;
« On peut analyser le crime,
« Car tyran, volpur, assassin,
« Par un seul mot cela s'exprime,
« Et ce mot-là, c'est... Jacobin» (1.).

Martainville avait donc assisté à la séance du 1 el' prairial,
et, à quelques jours de là, fut même félicité, du haut de la

tribune, par Louvet, pour avoir prêté son appui à la force
armée qui avait dissipé l'émeute (2).
Sa déposition devant la commission militaire est précise
dans ses détails, et ne semble pas celle d'un sectaire, mais on
peut se demander si, même sans le vouloir, il n'était pas un
peu prévenu contre ces représentants montagnards, qui
venaient de tenter une résurrection de ce régime Jacobin qu'il
abhorrait, et dont, malgré ,sa jeunesse, il avait eu à se

plaindre. Encore élève au ' coll~ge de l'Egalité de la rue
Saint-Jacques, il avait, elleffet, été amené, comme accusé,
au tribunal révolutionnaire. Le 15 ventôse an II . (5 mars

1794), il Y avait été convaincu d'avoir « coopéré à la rédaction

d'un tableau du maximum des denrées et marchandises, divisé
en 5 sections )), mais il avait été relâché, comme CI. ne l'ayant pas

(1.) L'année suivante, dans sa séance du i7 nivôse an IV 8 janvier i 796,
le Directoire prit des mesures prohibitives contre certains hymnes,
chansons ou couplets .
. Il arrêta notam'ment : « Tous les directeurs, entrepreneurs ou propriétaires
de spectacles de Paris, sont tenlls, sous leur responsabilité iIidividuelle, de

faire jouer, chaque jour, par leur orchestre, avant la levé~ de la toile, les airs
chéris des républicains, tels que LA MARSEILLAISE, ÇA IRA, VEILLONS AU
SALUT DE L'EMPIRE et le CHANT DU DÉPART ... Il est expressément défendu de
chanter, laisser ou faire chanter l'air homicide du R!i;VEIL DU PEUPLE. » '
Ce dernier chant célébrait la chute des terroristes.
On tromoera de curieux détails à ce sujet au Recueil des actes du direc-
toire exécutif, publié par M. Debidour, (t. l, p. 391 et 429.) ,

(2) Séance de la Convention du 1.4 prairial 2 juin. Moniteur, i8 prai-
rial 6 juin, Réimpression, t. XXIV, p. 6U.

-, ' 205 - '
fait avec des intentions contre-révolutionnaires » (1) .

. Il Y a donc quelques raisons de suspecter la déposition de
Martainville, bien qu'elle ne semble renfermer rien que de
très vrais~mblable.
Il est une seconde déposition au procès qui cl été encore
plus attaquée. C'est celle d'Aimé Jourdan, rédacteur du
Moniteur univeTsel, qui avait rédigé le compte rendu de
la séance du 1

prairial.
Duquesnoy, dans sa défense écrite, qualifie ainsi ce
compte rendu :

« Mon acte d'accusation est ' tiré du Moniteur, dont je
» regarde le rédacteur comme un calomniateur et un assas­
» sin moral.
« Ce qui prouve la fausseté de l'accusation qui m'est faite,

» c'est que mon collègu8 Soubrany a dit, dans son interro-
» gatoire, que tel fait dont on m'accusait ne m'appartenait
» pas, mais bien à lui, d'où il résulte un faux matériel, dans
» l'acte d'accusation porté contre moi. ... » (2)
De son côté, Jourdan a reconnu lui-même à cette époque:
(1 Plusieurs des prévenus ont réçusé le témoignage du

1) Moniteur: iC'est lui, disaient-ils, qui seul a donné des

» détails très étendus de la séance; c'est sur ce journal
(1) Moniteur (t9 ventôse an II - 23 mars 1794). Réimpression, t. XIX
p. 652.

Les notices de MARTAINVILLE (Les tables du Moniteur écrivent MARTIN­
VILLE), disent la plupart qu'il dut son salut à plusieurs causes. D'abord
son jeune âge, (le Moniteur ne lui donne que 15 ans 1) ; puis l'influence
d'un des jurés, Antonelle, qui avait connu sa famille ; enfin et surtout la
réponse qu'il fit à Coffinhal, président du tribunal. Celui-ci lui ayant
demandé son nom: «( Alphonse Martainville, aurait répondu le jeune
homme.» « Oh 1 de Martainville, sans doute.» « Citoyen présidént,
je suis ici pour être raccourci, et non pas pour être rallong'è. »
Le Dictioll1!.aire Lal;ousse voit là (1 une anecdote inventée après eoup, et
dont l'invraisemblance ne saurait échapper aux esprits sérieux. Il est
vrai que ce re~ueil la rapporte à sa façon. D'après lui, Martainville fut
poursuivi, en 1793 (sic), pour « ses propos agressifs et son langage insolent
contre le nouvel état de choses », et, interrogé par le président du tribunal
(sic) Fouquier-Tinville .
(2) Arch. nat., C W2. - Les Derniers Montagnards, p. 372.

,. 206 '
» qu10n a rédigé notre acte d'accusation, car les expressions

» de cet acte et celles du journal sont presque toujours les
» mêmes j ainsi le Moniteur est notre dénonciateur, notre
» accusateur, et il est encore entendu comme témoin contre
» nous» (1).
Plus tard, cette protestation des accusés au sujet de
l'inexactitude du récit du Moniteur, a trouvé écho dans un
ouvrage très consulté, celui de MM. Buchez et Roux. On y
li t : '
« Le seul document que nous ayons sur les journées de
» prairial est le compte rendu des séances de la Convention,
» publié par le Moniteur. Quoique la vérité y soit très facile '
'fi à aperçevoir, nous devons cependant avertir nos lecteurs
» que le journaliste s'est efforcé de d'onner à son bulletin
JI une couleur thermidorienne. Il l'écrivit après coup, de
» telle sorte que ce qui fut dit dans les séances du 2 et du
» 3, lui servit à rédiger celle du 1

Ainsi toute la scène où
» Féraud est présenté comme s'opposant à ce que le peuple
» pénétrât dans la salle par la porte qu'il venait de briser
» est le commentaire du témoignage de Gouly, dans la
» séance du 3. Ainsi le mot de Prieur de la Marne: Ji moi 1
)) sans culottes, à moi 1 à la. fin de la séance du 1

, ne fut

. » révélé que dans la séance du 3, sur la simple attestation
1) de Quéinnec qui déclara II. ne pas avoir vu Prieur, mais avoir
» reconnu sa voix. Ainsi, comme il sera prouvé plus bas,
» il attribua à Duquesnoy un mot qui avait été dit par Sou­
'II brany, et il rapporta les paroles de ce dernier autrement
» qu'elles n'avaient été dites » (2). .

(i) Moniteur (4 messidor 22 juin). Réimpression, t. XXV, p. 27. Bu-
CHEZ et Roux: Hist. parlementaire de la Rév. {l'., t. XXXVI, p. 397.
« Le compte rendu même du Moniteur contre les accusés et la version
d'Aimé Jourdan les condamnera » (Les Derniers M~ontagnaI'ds, p. i56) mais
cela est écrit ; 11 n'y a plus à y revenir. Monitor dixit. » (id., p. 3i4),
(2) BUCHEZ et Roux, t. XXXVI, p. 3-l3. Dans sa déposition, Martainville
assura aussi avoir entendu l'appel de Prieur de la Marne: « A moi sans
culottes 1»

207· -
Le rédacteur du compte rendu pouvait avoir des tendances
plus ou moins thermidoriennes, mais encore faudrait-il prou­
ver qu'il est de mauvaise fois; ce qui serait indiscutable, si
son récit, inventé pour bonne partie, contenait toutes les
faussetés que l'on prétend.
Joseph-Gabriel-Aimé Jourdan, qui avait rédigé au Logo­
graphe les comptes rendus de l'Assemblée Constituante, s'en
était tiré, dit-on, avec beaucoup de soin et d'impartialité, et
sans jamais attirer au journal la moindre protestation (1).
Son travail .au Moniteur, lors des séances tumultueuses, lors
des invasions de la Convention par la populace armée,' dut
parfois être véritablement écrasant, et on pourrait s'étonner
même qu'un seul homme 'ait suffi à cette tâche .
Qu'il y ait eu quelques interpolations, quelques légères

inexactitudes de détail dans le compte rendu de Jourdan,
c'était inévitable dans les conditions étranges où il devait
recueillir ses notes; mais il faudrait au moins en ' signaler

les erreurs importantes, s'il en est toutefois. Or, jusqu'ici,
la seule qui àit été constatée, c'est cette attribution' à
Duquesnoy d'une motion faite par Soubrany. \
Mais il y a là au contraire, pour nous, une preuve de la
sincérité de Jourdan . En effet, quelyues jours après, alors
qu'il ne pouvait pas supposer que les défenses écrites des
représentants seraient jamais publiées, il signalait ainsi
cette erreur qui avait été découverte à l'audience:
« Soubrany a avoué qu'il était l'auteur de la motion que
» personne ne lui avait attribuée, et que tout le monde avait .
» cru entendre sortir de la bouche de Duquesnoy, tendante
» à la création d'une commission extraordinaire pour rem-
1) placer les comités de gouvernement (2). »

(:1.) Voir les notices sur A. Jourdan: Biographie des llOmmes vivants, bio- '
graphie nouvelle des Contemporains ... , etc.
(2) Moniteur, 4 messidor 22 Juin Réimpression, t. XXV, p . 26 -
BUCHEZ et Roux, t. XXXVI, p. 397 . .

Maintenant, que faut-il penser de cette affirmation, que
c"est le compte rendu de la séance du 1

prairial, rédigé par
Jourdan, qui a servi de guide, presque de base à l'accusa­
tion?
Cela nous paraît certain. Le compte rendu, véritable
procès-verbal, était en quelque sorte un document officiel,

et authentique. Aussi, de même que Clauzel (Ariège) s'en

était servi pour demander le décret d'accusation (1), de
même Sevestre (Ille-et-Vilaine) y eut recours pour rédiger

l'acte d'accusation qu'il lut à la séance du 23' prairial (2).
En outre, ce compte rendu, qui n'avait soulevé aucune récla­
mation, lors de sa publication, n'avait-il pas été contrôlé en

quelque sorte par la Convention toute entière, et un grand
nombre de ses membres, sans l'incriminer, n'avaient-ils pas
déposé comme témoins devant la commission militaire? Là

encore, Jourdan, n'avait-il pas été appelé à fournir des expli-
cations très détaillées, ainsi qu'il le raconte lui-même: .
( Pendant deux jours presque entiers que j'ai assisté à

» ' cette afl'aire, et pendant neuf heures que j'ai été confronté
» aux prévenus, ' comme ayant rendu compte de la séance du

JJ 1

prairial, j'ai remarqué quiils n'avaient pas tous la

» même contenance, ni le même système de défense (3). »
(1) Séance du 8 prairial 27 mai. Moniteur, i2 prairial 3i mai. -
Réimpression, t. XXIV, p. 561.
(2) Moniteur (25 prairial 1.3 juin). Réimpression, t. XXIV, p. 666.
(3) Moniteur, 4 messidor, 22 juin, etc. .
Dans l'ouvrage que nous avons déjà cité, l'Histoire parlementaire de la
Révolution française, on lit encore .: (t. XXX VI, p. 393).
« Aim~ Jourdan, qui rédigeait dans le Moniteur le compte rendu des
séances de la Convention, fut le principal témoin à charge. Il suivit le
procès tout entier, et même il paraît qu'il accompagna l'es condamnés
jusqu'au lieu de leul' supplice. Il publia l'histoire de ce qu'il avait vu et
entendu, dans le Moniteu!' du 22 juin (4 m essidor). Cette notice est évi­
demment l'œuvre d'un ennemi. Mais nous répèterons à cet égàrd ee que
nous avons dit de son bulletin de la séance du 20 mai (le prairial); il/est très
facile d'y dèmêler ce qui appartient à la vérité, d e ce qui est l'œuvre de
la passion. En général, la meilleure histoire d'un parti qui a raison est
celle qui est faite par leurs adversaires, pourvu qu'ils disent tout. »
Plus près de nous, M. Gustave Hermann écrit aussi, non sans passion :
« Jourdan fut le principal artisan de la condamnation de ces serviteurs

. 209

Au reste, - il faut le reconnaître avec MM. Buchez et
Roux, on n'a pour s'éclairer, aussi bien sur les événe-
ments du 1

prairial, que sur les débats du procès des repré-
sentants, que les seuls récits du Moniteur universel, attendu
que les autres comptes rendus des journaux du temps sont
désespérément succints. .

Nous sommes disposés encore, avec MM. Buchez et Roux,

à reconnaître qu'il est facile de trouver la vérité dans les
récits de Jourdan. Et pourtant, on a pu le reconnaître, au
lieu de conclure comme les deux écrivains, nous sommes
arrivés à nous faire une conviction toute différente de la leur .

Pourquoi donc ce résultat?

. Certes nous sommes loin de suspecter la bonne foi des

auteurs de l'Histoire parlementaü"e, mais, nous aussi, nous
avons conscience 'd'avoir apporté dans l'examen des mêmes
faits toute la sincérité possible ..
Comment alors expliquer cette discordance complète dans
les deux opinions? .
Tout simplement, croyons-nous, par cette raison, qu'à
l'époque où ces écrivains publiaient leur œuvre considé­
rable, c'est-à-dire de 1833 à 1838, ils ignoraient bon nombre
de documents, mis au jour depuis, èt qui sans doute auraient
modifié plusieurs de leurs appréciations sur ces hommes.
Personne ne s'était occupé de leurs missions dans les dépar-

tements. Leur fin tragique même n'était connue que par les
comptes rendus de Jourdan, complétés, ou plutôt dénaturés
par l'opuscule romanesque de Tissot, auquel on avait eu le
tort d'accorder une valeur historique.

du peuple et de la république. La procédure fut sommaire. C'est sur le
compte rendu du Moniteur que l'acte d'accusation fut dressé. Les accusés ne
purent lire leur défense, le manuscrit en fut remis aux juges et vous pen­
sez bien que l'attention qu'il lui donnèrent fut mince. Commandée, (le
mot n'a rien de trop), pour exécuter les vengeances thermidoriennes,
ceLte commission militaire les in terl'ogea ave c passion. Des témoins
furent entendus, mais la peur dictait presque toujours les dépositions. »
(La Révolution française, liv. du 14 juin 1906 : Note sur deux condamnes
de prairial: PEssAnD et BnUTUs MAGNIEn.)
BUI,LETIN DE LA. SOCIÉTÉ ARCHÉO. TOME XLI (Mémoires 14.)

" 210
En dernière analyse, nous avons toujours un appel qui
nous reste. Puisque les seuls documents qui ont permis à
MM. Buchez et Roux d'établir leur jugement sont là, soit
dans leur recueil, soit dans le Moniteur universel, puisqu'en
un mot ils sont à la portée de tous, que chacun les lise, que
chacun les apprécie.

(A suivre.)

- 247

DEUXIE E PARTIE

Tables des mémoires publiés en 1914

Abri et sépulture sous roche à Keramengham,
en Lanriec, par le chanoine J.-M. ABGRALL ....
Liste des juridictions exercées au XVII" et au
XVIII" siècles dans le ressort du présidial de
Quimper (suite: Sénéchaussées de Gourin et
de Lesneven), par H. HOURDE DE LA ROGERIE ..
IlL La période révolutionnaire à Gouesnac'h par

Pages

L.OGÈs .... ................ .................. 36
IV. La Révolulion en Bretagne. Les derniers monta-
gnards, 1795, (suite), par PRo HÉMON. ....... 62,156 .

V. Première contribution à l'inventaire des monu-
ments mégalithiques du Finistère (suiLe :
Cantons de Lannilis, de Plabennec et de Plou-
dalmézeau), par A. DEVOIR. . . . ..... . . . .. .. . . . 91
VI. A udierne à la fin de l'ancien régime par J. SAVINA 112
VII. NoUce sur la ohapelle de Saint-Herbot 'en Plo-
névez-du-Faou par CH. CHAUSSEPIED.. . . . . . . . . . 128
VJII. Elude arcbéologique du cadastre par H. LE CAR-
GUET ..... ....... ...... · .... ................. 140
IX. Excursion archéologique du 10 mai 1914. Compte

rendu par le chanoine J.-M. A BGRALL ........ .
Lettre circulaire des membres du bureau . .. .. .
La Cathédrale de Reims par,.le chanoine J.-M.

ABGRALL ......... .

dt " " 7 77 "

211
238
242

DU FIN ISTERE
Hôtel de Ville
B.P. 531
29107 QUIMPER