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Bulletin SAF 1900


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Doléances des paroisses de Cornouaille dévastées et ruinées par la guerre au roi Henri IV pour être exonérées d’imposition (23 janvier 1599)

M.E. du Crest de Villeneuve

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stées et rainées par la
pour êt.oe

(23 janvier 1599.)
Tout le monde a lu la chronique du chanoine Moreau sur
les événements dont il fut le témoin pendant la ligue et se
souvient de ce qu'il dit de la prospéfité de la Cornouaille,
particulièrement du (l plat païs », pendant les XVe et XVIe
siècles, jusqu'au moment de la guerre civile ' qui ensanglanta
la basse Bretagne. « Les paysans en grand nombre avaient,
dit-il, leurs ménages bien complets, garnis entre autres
de quantité de grandes tasses ou hanaps d'argent doré et choses
semblables qui les rendaient si superbes et arrogants qu'ils
ne respiraient autre chose qu'une révolte contre la noblesse et
tous autres qui n'étaient pas de leur qualité ». Cet esprit
d'indépendance et cette haine de toute supériorité furent en
effet la cause des révoltes des paysans Cornouaillais à diffé-
rentes époques peut-être plus encore que les mauvais procédés
de quelques uns de leurs seigneurs ou même plus tard que les
impôts et les tracasseries des officiers du roi de France. En
revanche il n'est que trop certain que la guerre de la ligue,
après a voir mis le pays à feu et à sang, après y a voir amené la \:
famine et la peste, ne laissa, dans les campagnes et dans cer­
taines villes, que des ruines et que de rares et misérables sur­
vivants de populations jadis riches 'et nombreuses dont l'ex­
trême misère est, dans la chronique du chanoine, l'objet d'un
tableau saisissant par son atrocité.
. Notre excellent collègue, M. l'archiviste du département, a
, eu l'heureuse idée de faire venir de la Bibliothèque nationale
. BULLETIN ARCHÉOL. DU FINISTÈRE, TOME~XXVII (Mémoires) 7

plusieurs registres de l'ancien fonds des Blancs manteaux (1)
contenant des pièces relatives à l'histoire de Bretagne à l'époque
de la ligue. C'est là que nous avons trouvé entre autres pièces,
dont la plupart ont été déjà publiées, un document que nous
; croyons inédit, sur la situation lamentable de la Cornouaille;

En confirmant ce que 'Moreau -et après lui les historiens de
cette douloureuse époque nous ont appris, il nous donne cer­
t. Nous avons cru qu'il vous
tains détails d'un puissant intérê
serait agréable de les connaître et utile de les mettre sous les
yeux des lecteurs de notre bulletin.
Le document en question est intitulé: Copie ancienne faite
la décharge ou apurement du compte
pour permettre
du sieur de Coëtforn vis-à-vis du sieur de Toulgoat, pour
au jugement du procès pendant entre eux. L'écriture
servir
des premières années du XVIIe siècle.
est
Le sieur de Toulgoat à cette époque était un Le Goazre dont
la famille nombreuse occupait un grand nombre d'offices divers,
siège au Présidial, voir un de ses membres
allait prendre
de Quimper et avoir une véritable illustration dans
sénéchal
la personne du fameux Kervélégan. Qu'était le sieur de Coët­
forn? C'était un receveur des dimes royales sur l'évêché e~ les
bénéfices écclésiastiques.
ce document se trouve reproduit le procès-verbal d'une
Dans
du Présidial de Quimper en date du 23 janvier 1599
audience
dans laquelle est présentée et reçue une~emontr tants d'un grand nombre de paroisses de l'évêché de CornoüaiIle
sollicitant la décharge de leurs impositions pour un certain
Les registres du Présidial de Quimper ayant
nombre. d'années.
en grande partie, nous avons été heureux de retrouver
disparu
le procès-verbal d'une de ses audiences offrant un caractère
en donner une copie intégrale nous
nettement historique,et sans
en extrairons les passages les plus importants qui permettront
de se rendre bien compte de la cruelle position des solliciteurs .
(1) Aujourd'hui fondi> français, n° 22.311 Bibliothèque nationale.

Voici d'abord la liste des paroisses qui présentent leurs
doléances. Nous reproduisons leurs noms tels qu'ils sont ins­
crits.
Com-
Treogat, Landudec, Langvern, Treguennec, Plonéour,
brit, l'Isle Tudy, fillette.dudictCombrit (1), SaintIngnoret (2),
plomeur, Beuzec-cap-Caval, et Ponte Croix, fillette dudict
Beuzec (3), Plozevet, Tregourez, Edern, Guelleian (4), Plou­
nevez Porzay, Saint-Nic, Landrevarzec, Corray, Plomellin,
Plobannalec, Ploedern (D), Telgu]az (6), Scaierze, Quemene­
vain, Lotheix, Hansvech, Saint-Collit, Saint-Segal, Plonevez
Ppl'zay, Loperech, Argol et Tregarven sa fillette, Dinéault,
Cast, Plouazre dict Douarnenez, Pouldregat, Plogonnec, Plu­
guen (7), Sainctoix, Lannedern, Braspard, Gouezech, Lesnon,
Langonnet, Lannuzjean, GQiscrifI, Leuhan, Poulvezrach,
Melze, Quellien, Duault, Trebrivan, Larnot, Treaugan, Le
Moustoir fillette de Trebrivan, Paul, La Feuillée, Landelleau,
Ploueznel (8), Saint-Hernin, Glomel, MottrefI, Ploevin, Mael,
Plouker, Kerhaes, Plusquellec, Callanchol (9) et Botmel,
Loqueffret, Pestivien, Berrien, Plouye, MouelIou, Plounevez
Meur, Clouhal-Carnot, Mouellan, Treshou,
Quinlin, Plusullien,
Saint-Tourhan ( fO), Locguennollay, Bay ,Lotheax, Trevallazre,
Mellac, Tremenen (1'1), Bannazlec, Trevenou,Querrien et Riec.
Ces pa misses ont comme avocat Me Allain Le Guirriec .
Celui-ci a comme assesseur Me François Le Clercq. Vers la fin
( 1) Fillette-trève.
(2) Saint-Honoré.
(3) Erreur. C'est Beuzec-cap Sizun qui était la paroisse de Pont-Croix
(4) Guelven.

(!1) Edern.
(G) Telgruc.
(7) PlugutIan.
(8) Plounevezel.
(9) Callanhel.

(10) Saint-Thurien. •
(11) Tremeneven.

de l'audience se joignent aux paroisses sus nommées celles de
Pouldregat, Poldreizic, Lababan, Peumerit, Treguennec, Tre-
meauc, Lotudy, Ploezinnec, Pleiben; Kymerch, Loqueffret,
Logionnet (1), Gourin, Le Sainct, Mael, Berrien et, ajoute-t­
on « tous les paroessiens des paroësses dudict evesche parlantz
par Me Jacques Godet advocat ayant Me Corantin Godet asses-
seur suppléant » .
Le mémoire ou la remontrance déposée par les suppliants
énumère d'une façon très prolixe les maux de toutes sortes
arrivés « par les continuelles guerres, courses, demeures et
ravaiges que les gentz de guerre de lung et de lautre party tant
estrangers Angloys, Espaignols, Suisses, Lansquenets que ont
faict esdictes paroësses et en general partout ledict evesche de
Cornouaille depuis le commencement de ces misérables troubles
jusques a la publicquation faicte lan dernier de ledict de pacif-
fication, et les sieiges mis devant le fort de Crozon, la ville et
chasteau du Pontlabbé, Penmarch, Le Cremennec, Corlay et
troys foys devant le .fort de Douarnenez, et plusieurs garnisons
qui ont este audict evesche comme la garnison de Kemper, de
Concquerneau, Douarnenez, Le Faou, Crozon, Tronquedec,
Corray, Kerahes, Couetbihan, Blaonet, Cremenec, Rostrenen,
Gourin et par nombre de paroësses dudict evesche mesme
ordinairement grand nombre de trouppes desdicts gentz de
guerre qui ont séjourné en icelles lesquelles les ont oppressées
ravaigées foullées vivantes insollamment imposant sur icelles
de leur aucthoritté privée ouItre celles qui se faisoint ordinai-
rement pour les deux partiz levées de deniers tant ordinaires
quextraordinaires soict pour magazins estappes, fortiffications.

entretenements desdictes garnisons et gentz de guerre des deux

partiz oultre estre contrainctz aux corvées innumerables aux­
dictes places et garnizons .. ; » plusieu_ rs villes mises à sac;

dans les campagnes la plupart des tenues incendiées, les
(1) Langonnet?

meubles bn1lés ou emportés, les bestiaux enlevés, les habitants
massacrés, morts de misère ou emprisonnés « faulte de payer
les levées, impositions et tailles, de fasson que ce qui reste en
petit nombre que de troys cenlz personnes qUI estOlent para­
vant lesdictes guerres il nen reste maintenant vignt ayant este
contrainctes de quitter et habandonner leurs maisons.... »
Les terres étaient demeurées en friche depuis cinq ans en
sorte qu'il n'y avait plus ni muissons ni besti~ux. Je cite tex­
tuellemeut le passage suivant qui relate très exactement dans
leur ordre chronologique les principaux épisodes de cette mal- .
heureuse guerre.
« C'est lendroict de tous le païs et duché de Bretaigne le
plus pauvre et le plus ruyne et le plus desole ou les gentz de
guerre ont le plus abonde que nul aultre endroict dudict païs,
auxquelz evesche et par0ësses les armées tant de Sa Majeste
que du contrayre party et estrangiers ont demeure sejourne
passe vescu a discrétion avecque toutte licence desbol'de depuis
le çommancement de lannée mil cincqcentz quattre vigntz traize
jusques a lannée derniere) et sur la fin de ladicte année mil
cincq centz quattre vigntz traize le conte de la Maignanne .se
logea avecque son regimant de huict à neufI centz hommes en
ladicte ville du Fou qui estoit auparavant .oppulante et riche '
de laquelle Sa Majeste retiroict grande finance pour le traillc
et commerce que on y faisoict et en laquelle lesdicts gentz de .
guerre firent telles ruynes et desollations que en huict à dix
, jours il fist mourrir plus de troys mil hommes tant gentz
deglise gentilzhommes que marchantz et païsantz pille et
. ravaige tout le païs de troys quattre à cincq Iyeues de ladicte
ville de sorte que depuis ledict païs a este presque de~ert et
sestant ledict conte et ses trouppes l'ettire hors de ladicte ville .
il se seroit -rendu es villes de Locronan et Ponte Croix sur
lesquelz villes et païs circonsvoisins il fist de gr.andes et ex-
cessives levées de deniers de son aucthoritté ·privée montant

tance où les maladies contagieuses les dévorent. Ils préfèrent
liberté et ils ne le peuvent même à ce prix. Ils supplient le roi
de leur faire remise pour le passé et pour quelques années à
venir jusqu'à ce qu'ils soient en état de payer leurs impositions,
les dimes et les rentes dont ils sont chargés.
Le Présidial reçoit la requête dont attestent le bien fondé les
personnes dont les noms suivent:
« Missire Allain Collet, recteur de Cléden et chanoine de
Cornouaille; missire Guillaume Le Petit, recteur du Tour du
tin
Chastel dudict Kemper ; escuyer Charles Goazneou,
sieur dudict lieu; Allain Le Rougeart, sieur de Locqueran ;
nobles gentz Allain Le Baud, sieur de Pratanroz ; Jan Le
Mestaier, sieur du Moustouer, recepveur des decymes dudict
evesche de Cornouaille; Riou de Kerguelen, sieur de Keran­
roch ; Me Yves Furie, sieur de Treffentec ; Thomas Guegant ;
Hervé de Kerguelen, sieur de penanjun ; Honorables hommes
Pierre Androict ; Pierre Jaureguy, sieur de Penanpont; Me
Jean Le Brethon; Mû Jean Le Predour et Jean de la Verdure,
huissiers audict sieige ; Me Nicolas Gau, huissier des eaux et
forêts en Bretaigne ; Me Jean Collober, Jean Trobel ~t Henry
Pierre, sergeantz royaulx generaulx et darmes en Bretaigne ;
Me Jean Le Doussen, Jean Calvez, auItres sergeantz, lesquels
la veritte ... ))
par leurs serments jures dire
Suit un nouvel exposé des faits de guerre et ravages qui ont
éprouvé la Cornouaille « puis les six ans derniers environ le

commencement de l'année mil ci ncq cen ts qua Ure vigntzdouze »
On y trouve la confirmation des allégations de la requête et
quelques nouveaux détails. Le comtede Magnaneavaitordonné
en 11)93 une levée de -l2 à 11) escus par feu. En l1)g~ le maré-
... chal d'Aumont en prescrivit une de '11)0.000 escus sans compter
les ~Iés et le_ s bestiaux enlevés. En quittant le pays il laissa
. 22 compagnies de gens de pied et 4, de gens' de cheval en gar­
nison à Quimper, plus '12 autres compagnies cantonnées dans

différentes places de l'évêché. Les levées de Fontenelle, sans y
comprendre les pillages, sont évaluées à 500.000 escus ..
Le procès-verbal se termine ainsi:

« De tout quoy avons donne acte auxdicts paroëssiens . du
consent du dict Procureur du Roy pour leur valloir et servir
et se pourvoir ainsy qu'ils voirront lavoir affaire ledict jour
et an que dessus. Ainsy signé en]a minutte Jacques Lorans '
Senes'chal ; Me Loheac, procureur du Roy, et du soubzsigné
Cran commis au greffe. )) .
Le roi en son Conseil fi remise du pas.sé et de toutes impo­
itions royales jusqu'à l'année 1604 et décharge de deux tiers
des dîmes pour les années '160cl, '1605 et 1606.
La lecture de cette remontrance et les détails qu'elle précise
nous ont suggéré les réflexions suivantes:
D'abord c'est l'effroyable mortalité, tant par les massacres
que par la peste et la famine. On n'hésite pas à affirmer que
dans les paroisses il ne restait pas 20 prfsonnes sur 300. Sur
fOO personnes 94 auraient ainsi disparu, 6 seulement seraient
restées. En admettant qu'il y ait dans ces chiffres une exa­
gération assez naturelle de la part des plaignants, il n'en est
pas moins certain que plus des 3/4 de ces populations si
nombreuses dela basse .Cornouaille disparurent à cette époque .
On comprend mieux alors que dans' la région de Penmarc'h,
si populeuse au moyen-âge, le désert se soit fait presque
complet. .
Notre seconde réflexion portera sur le montant des levées
de deniers affirmé par les. suppliants et confirmé par les
Commissaires enquêteurs.
1 Le comte de la Magnanne frappa chaque feu d'une impo­
sition de '12 à 15 écus, soit environ 300 francs valeur actuelle
de l'argent. Ailleurs cette imposition est évaluée en totalité

à 10.000 écus, soit environ 200.000 francs.
Le maréchal' d'Aumont leva 150.000 écus, soit environ
3 millions de francs,

Enfin les diverses levées faites par la Fontenelle sont portées
à 500,000 écus, soit environ 10 millions. .
Or ces chiffres ne représentent que les levées opérées re­
. gulièrement Il est spécifié, particulièrement pour la Fonte­
ies pillages et voleries de toutes sortes ne sont pas
nelle, que
compris dans les chiffres ci-dessus. .
La Cornouaille paya donc environ }3 millions de taxes.
Serait-il exagéré de dire que les pillages et voleries s'élevèrent
à une valeur de la moitié de cette somme, soit environ G
millions? Ce malheureux pays aurait ainsi fourni près de
20 millions. Ces chiffres nous confirment ce que nous fi.
raconté le chanoine Moreau de la prospérité du pays et des
richesses acquises par les paysans de Cornouaille pendant les
, XVe et XV lé siècles. Ce furent eux les plus éprouvés, car
les gentilhommes battaient la campagne, belligérant sous l'une

ou l'autre bannière, et les bourgeois demeuraient relativement
tranquilles dans leurs villes. .
Cette richesse de la classe agricole était incontestablement
due à l'institution du domaineeongéable qui attachait si uti­
lement le tenancier au sol en le faisant véritablement l'associé
de son seigneur, qui consolidait la famille et assurait sa
fortune. C'est le ressort qui permettra à ces familles ruinées
etdécimées de se reconstituer et de retrouver l'ancienne aisance.
Pour cela il ne fallait que la - paix et être exonéré d'impôts
pendant quelques années. C'est ce que demandaient les sup-
pliants. C'est ce que leul' accorda -le roi Henri IV qui voulait
avec ]a paix donner la prospérité à la France.

E. DU CREST DE VILLENEUVE .