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Bulletin SAF 1895


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Quatre vieilles cloches et deux pierre sonnantes

Abbé Abgrall

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uatre vieilles Cloches et deux Pierres sonnantes .

Les objets les plus anciens, d'origine chrétienne, conservés
dans notee pays sont, avec l'Étole de saint Pol vénérée à
l'Ile-de-Batz, les quatre cloc'hes qui ont servi à saint Pol-
Aurélien, à saint Goulven, saint Ronan et saint Mériade.c,
et les deux pierres sonnantes de saint Gildas et de saint
Bieuzy.
Donnons d'abord la description de ces cloches et nous les
étudierons ensuite d'après les traditions et la légende ..
La cloche de saint Pol-Aurélien, conservée dans sa cathé·
draIe de Saint-Pol-de-Léon, n'a point la forme circulaire de
nos cloches actuelles; elle affecte la figure d'un tronc de
pyramide quadraù.gulaire à côtés inégaux avec les angles
un peu arrondis. -Le bord inférieur est renforcé par une sorte
d'ourlet qui se retrouve aussi dans les cloches de saint
Goulven et de saint Mériadec. Les deux gran'ds côtés de

l'orifice mesurent 0 18, les deux petits, 0 16; la hauteur
totale est de 0 19. A la partie supérieure est adaptée une
anse ou poignée en fer dont les deux extrémités aplaties
sont fixées au métal par trois rivets. Le poids de cette cloche
est de huit livres et demie; le son est fort et assez agréable.
Fréminville, dans ses Antiquités du Finistère, dit ,qu'elle
n'a pas été fondue, mais battue au marteau. C'est une
erreur à mon avis. Pas pIns que la cloche de saint Goulven
et celle de saint Mériadec, elle ne porte trace d'une fabri­
cation au marteau. La forme de ces trois cloches, leur
épaisseur et leurs parois absolument lisses indiquent nette-
ment qu'elles ont été coulées .

UULLETIN ARCHÉOL. DU FINISTÈRE. TOME XXII. (Mémoires). 2.

L'al't de la fonte était très avancé dans nutre pays et dans
Grande-Bretagne, à une époque même plus reculée,
témoin les haches, lances, épées et poignards en bronze qui
dans nos tumulus, les bracelets et colliers
ont été recueillis
de bronze et d'or de l'époque gauloise, ainsi que les fibules,
et instruments des établissements romains ou
ornements
gallo-romains. '
Fréminville avance également que le métal de cette cloche
est de cuivre rouge mélangé de beaucoup d'argent. Blavi­
gnac, dans son traité de La Cloche, p. 325, dit que l'analyse
a révélé du cuivre vierge de tout alliage. A l'inspection,
cette assertion semble vraie car la cloche est jaunâtre, et sa
couleur ne répond pas à la dénomination de an Hyr-Glas,
la longue verte que lui donne le peuple; il est vrai que ce
pu lui être donné lorsqu'elle avait une patine vert-de­
nom a
grisée; mais maintenant elle semble comme fourbie par une
aSS8Z fréquente.
manipulation
La cloche de saint Goulven est conservée dans l'église de
Goulien, près de Popt-Croix. Elle a la mêm~ forme que celle
Pol, mais avec les arêtes des angles et du cerveau
de saint
plus tranchées et peu arrondies. De plus, l'anse qui la cou­
ronne est en bl'onze ou cuivre comme la cloche et venant de
fonte en même temps qu'elle. Les deux grands bords infé­
mesurent 0 m. 12, les deux petits 0 m. 11, la hauteur
rieurs
est de 0 m. 145 et de 0 m. 19 en comptant la poignée. Sa
qualité de son est la même que celle de saint Pol, mais
d'un timbre plus strident. .
La cloche de saint Mériadec, à Stival, près Pontivy (Mor­
bihan), qu'on appelle aussi bonnet de saint Mériadec, a
beaucoup de rapport de forme et de mesures avec celle de
saint Pol : gl'ands bords inférieurs, 0 m. 18; petits côtés,
o m. 13; hauteur jusqu'au cerveau, 0 m. 20 et en comptant
l'anse, 0 m. 24. Cette anse est de forme arrondie et a été
fondue en même temps que la cloche. .

Celt.e cloche de Stival porto sur une de ses faces une
)inscription gravée de haut en bas et ainsi conçue: .
PIRTUR FICISTI. .
Notre président, M. de la Villemarqué, Mémoires de
l'Académie des 1 nseriptions et Belles-Lettres, 1864, Y trouve
une phrase en breton archaïque qui signifierait: Que tu
sonnes doucement. POUl' moi, en vrai profane, je me borne
à y voie l'indication du nom du fondeur retracée en latin
fautif comme sur bon nombre de cloches: Pirtur m'ajaite .
A cette époque il y avait des noms en ur dans le monde,
comme le roi Arthur, le comte Witur, que nous retrouve-
rons tout-à-l'heurc. .
La cloche de saint Ronan, que l'on garde dans sa belle
église de Locronan, est différente des trois autres qui vien­
nent d'être décrites. Elle est formée de deux feuilles de
cuivre cintrées et rivées l'une à l'autre sur les bords par une
série de petits clous de mème métal, de manière à former
comme un cylindre aplati dont le plus grand diamètre est

de om15 et la hauteur de 0 20. Elle est sùrmontée d'une
poignée faite d'une tige de fer tordu. Le son de cet instru­
ment est loin d'avoir l'harmonie destl'ois autres; il manque
de vibrations, et c'est plutôt un tintement ou un cliquetis
qu'un son véritable.

Retraçons maintenant l'histoire de chacune de ces cloches.
Pour la première, j'emprunte le texte de la Vie de sal~nt
Pol-Aurélien, par M. l'abbé Thomas, aumônier du lycée de
Quimper, texte basé sur le récit de Wormonoc.
Saint Pol se trouvait à la cour du roi Marc 'lorsqu'il reçut
avis du ciel de quitter la Grande-Bretagne. Or le pieux émi­
grant voulut avant son départ obtenir une faveur de ce
prince. Il était d'usage d'appeler par le son de sept clochet­
tes les pe~'sonnages invités à s'asseoir à la table royale;

saint Pol désirait très vivement posséder une de ces do-
chettes, et il la fit demander. Mais le roi Marc: qui n'avait
consenti qu'avec grahde peine à son départ, répondit par
un refus formel.

Ces sept clodes étaient-elles toutes de même dimension,
sorte de
ou bien étaient-elles harmonisées pour former une
gamme ou de carillon ? Elles étaient peut-être disposées
comme les roues à sonnettes de nos vieilles chapelles, ou
comme les cloches que Lez-Breiz promettait à sainte Anne,
sa protectrice :
Sept cloches d'argent, sur votre beau front,
La nuit et le jour, gaiment sonneront.
Ha seiz kloc'h arc'hant a roinnollspellll
A gano ge, noz-dez war bo penn.
Quoiqu'il en soit, saint Pol après avoir abordé à Oues-
sant où il fit un court séjour, et avoir parcouru une partie

du Bas-Léon, fit son entrée dans le vieil oppidum.ruiné dont
il devait plus tard faire sa ville épiscopale et qui maintenant
porte son nom. De là il se rendit à flle-de-Batz près du
comte Withur, qui avait quitté comme lui la Grande-Bre­
tagne, et dans lequel il reconnut un parent et un ami.
courant de leur premier entretien, un serviteur
Dans le
chargé de garder le vivier du prince se présenta, tenant
d'une main un poisson d'une étonnante grandeur, et de
l'autre une cloche merveilleuse dont l'anneau semblait avoir
et rongé. Le prince rendit d'abord grâces à Dieu
été perforé
et dit à saint Pol: « Mon frère, jusqu'à votre arrivée, jamais
poisson de cette espèce n'a été pêché dans ces parages,
jamais non plus pêcheur n'a trouvé de cloche dans mon
. vivier; puis il pria le saint de prendre la cloche et de la
sonner. Celui-ci obéit et, au grand étonnement du comte,
rire de tout son cœur, Labia sua préE gaudis reso­
se mit à
lutus, constanter arrisit. » Withur, surpris de cette expan­
sion' subite, lui demanda: « Mais mon frère, qu'avez-yous

donc à rire? » A quoi saint Pol répondit: « Ce qui me fait
rire, c'est cdte cloche; c'est celle dont je vous parlais .à
'instant, c'est bien en vérité celle que j'ai demandée à Marc,
roi de mon pays, au moment où je pris congé de lui. Voilà
pourquoi je suis joyeux et je rends grâce à Dieu qui, dans
sa toute puissance, choisit et communique ses dons quand
il veut, comme il veut et à qui il veut. » Le comte voyant sa
joie prit la cloche et la lui donna en disant: « C~est le
Seianeur qui l'a fait arriver jusqu"à vous, elle vous appar-
tient en toute justice, ce n'est pas moi, c'est lui qui vous la
transmet, acceptez-la avec bonheur. )) Le saint la prit, ren-
dit grâce à Dieu, remercia le comte et le bénit. .
Wormo constate ensuite la vénération qui s'était atta­
noc
chée à la cloche mira uleuse: ( Par les mérites de saint
Pol, non seulement elle a fait disparaître bien des maladies,
mais elle a rendu la vie à un mort, comme j'ai moi-même
entendu attester par plusieurs témoins oculaires de cette

résurrection. »
Cette vénération s'est perpétuée et se continue de notre

temps; la cloche de saint Pol, comme une précieuse reli-
que, est toujours l'objet d'un culte plein de confiance; et
aux deux fêtes annuelles du saint Patron, les fidèles viennent
en foule se faire imposer la cloche sainte pour se guérir ou
se présenter des maux de tête et de la surdité.
Nous avons vu saint Pol rire de joie en faisant sonner
cette cloche qu'il avait convoitée et qu'il retrouvait d'une
façon si inespérée. NOl~s pouvons. facilement nous rendre
compte de son bonheur. Ce son joyeux charmait ses oreilles;
mais il voyait là surtout un instrument d'évangélisation. Il .
savait que, pour faire entendre la parole de Dieu, il faut
attirer les foules; et quel moyen plus puissant et plus per­
suasif que cette voix harmonieuse et forte, encore toute
nouvelle dans celte contrée, et qu'il ferait retentir dans ses

courses apostoliques.

Le son de la cloche a eu toujours un attrait spécial pour
le peuple. Qui nè se souvient des anciens clocheteurs des
trépassés, les héraut.s ou son rieurs des mort.s, parcourant
les rues des villes et des villages pour recommander aux

prières des fidèles l'âme d'un chrét.ien qui venait de décéder?
Pour moi, parmi les souvenirs les plus frappants de mon
. enfance, j'ai gardé celui du personnage vénérable qui, dans
ma paroisse natale, s'acquittait. de ces fonctions et les rem-
plissait d'une façon presque sacramentelle. J'entends encore
le son pénétrant de sa cloche qui, surtout dans le calme
du soir, portait dans tous les hameaux environnants. Et
cette cloche, elle-même, avec quel respect, ·' avec quel
amour elle était traitée! Toujours brillante et bien fourbie,
toujours choyée et dorlotée comme un enfant de la maison .
Cela m'a fait comprendre l'amour de saint Pol pour sa
cloche, l'affection de nos vieux saints pour leurs compagnes
d'apostolat.
Et du reste, dix siècles pIns tard, ne voyons-noll~ pas
leur successeur et leur imitateur, dom Michel Le Nobletz,
parcourir le pays, armé aussi d'une clochette pour appeler
le peuple à ses prédications?
Puisque nous sommes sur le terrain des dig'ressions, nous
pouvons continuer. Une vieille statuette de saint Cado, .
dans l'église de Lampaul-Guimiliau, le représente tenant
d'une même main un livre et une clochette. En effet, le barde
breton qui chante la conversion de Merlin nous montre saint
Cado allant à sa recherche en sonnant sa clochette:
« Cado 0 vont gant ar c'hoat don,
0 son. »
Gant-han he gloc'hic sklint
Cac10 allait par la forêt profonde, [lgitant sa clochette [lUX sons
(Barzaz-llreiz, p. 73.)
clairs.
Cette cloche était-elle la même que celle qu'il avait reçue
un jour du grand saint Gildas, appelé le Sage. Empruntons

à l'auteur de la Légende celtique ce récit plein de charme:
, « Kadok avait réuni autour de lui un grand nombre de
disciples et mené à bonne fin la construction de son monas-
tère ; et le jour approchait de la dédicace de sa chapelle
quand on vit venir le long d'un des quatre chemins qu'il
avait tracés, par la voie du nord, un voyageur vêtu du cos­
tume irlandais: c'était un moine habile dans l'art de tra­
vailler les métaux. Il portait sur le dos, dans un sac de cuir,
avec ses outils, quelques-uns de ses ouvrages les plus re­
marquables. Son nom était Gildas; il avait pour père un
chef breton des fl'ontières d'Ecosse, et un de ses frères.
appelé Aneurin, devait se rendre un jour célèbre parmi les
bardes insulaires.
à qui justement il manquait une cloche pour son
Kadok,
monastère, regarda l'arrivée de l'artiste irlandais comme
une faveur du ciel. Il l'accueillit avec bienveillance, le traita
de son mieux, . et ayant témoigné le désir de voir quelque
beau travail d'orfèvrerie, comme il en avait tant admiré en
Irlande, Gildas ouvrit son sac, et le premier objet qu'il en
tira fut justement une de ces cloches merveilleuses si ardem­
ment désirée par la communauté. Kadok la prit par l'anse,
la regarda avec admiration et l'agita respectueusement :
l'instrument de musique le plus harmonieux n'eût pas 11endu
un son plus doux : .
-' Voici une maîtresse chanteuse que sa place attend, il
me semble, dans notre chapelle, dit gaiement saint Kadok.
Gildas répondit : (e Je vous la donnerais volontiers, mais
elle est destinée à Notre-Très-Saint-Père le Pape; je vais à
Home pour la lui offrir. )) Et il contiuua sa route vers la
capitale du monde chrétien.
Pape n'admira pas moins que les Bretons la cloche du
moine d'hlande ; mais quand il voulut la faire sonner, chôse
étl'ange ! elle resta muette. '

Que veut dire èeci ? demànda-t-il à Gildàs; pourquoi
ta cloche, quoiqu'elle ait une langue, ne parle-t-elle pas?
. ,Je vais vous l'apprendre, Très-Saint-Père. Comme je
passais par l'île de Bretagne, j'ai visité un saint homme

vénéré des Bretons, et, en entendant ma cloche, qui rendait
alor~ un son doux et harmonieux, il s'est écrié en riant:
voici une maîtresse chanteuse que ' sa place attend, ce me
semble, dans notre chapelle Moi, je la lui ai refusée, l'ayant
faite pour vous l'offrir.
-, Et vous avez eu tort, m.on fils, répliqua le pape; je
connais depuis longtemps la sainteté de Kadok; je connais
aussi les Bretons, ils ont la tête dure, mais le cœur tendre.
Eh bien ! rapportez de ma part cette cloche à l'homme de
Dieu; qu'elle soit pour les Bretons un préservatif contre
les malheurs, et qu'en l'entendant chanter, ils se rappellent
qu'ils ont un père à Rome, comme ils en ont un dans les

CIeux.
Gildas " rapporta donc , de la part du Pape, la cloche au
pays de Bretagne, et du moment qu'elle fut entre les mains
de saint Kadok, elle retrouva sa voix, plus belle que jamais.
C'est le même saint Gildas qui fait aussi présent d'une
cloche à sainte Brigite d'Irlande. D'après Albert-le-Grand,
p. 10 : « Pendant que, sur l'ordre de son maître saint Hiltud '
il preschait au costé méridional de la province de Cor­
nouaille, il y fit si grands fruits et progrès que la renommée
de sa sainteté vola jusques dans l'Hybernie, d'où sainte
Brigite qui lors estoit abbesse d'un monastère de vierges

en cette isle, envoya un inessager exprès vers luy se recom-
mander à ses saintes prières et luy demander quelque chose
béniste de sa main: saint Gildas lui envoya une petite clo­
chette, laquelle elle receut et conserva en grande révérence.
Racontons encore l'histoire de la cloche de saint Kiéran
QU saint Ké, patron de nos paroisses de Cléder et Querrien

, et aussi deSaint-Quay-Portrieux, dans les Côtes-du-Nord. ·
Lég,ende celtique, saint Patrice, p. 35 :
) « Pendant que saint Patrice, quittant l'Italie, abordait en
Gaule, un bar le Irlandais d'origine, mais qui vivait en
Italie, . où il avait reçu la couronne cléricale, rentrait dans
son pays: Kiéran était son nom. .
Patrice l'avait rencontt'é sur les bords de la Méditerranée,
et par une inspiratiou de son bon ange, devinant en lui un

précurseur, il lui avait dit:
« Vas en hlande avant moi, et quand tu y seras arrivé,
dirige tes pas vers une fontaine, vénérée des druides, qui
sort de terre au centre même de l'île, à un endroit où souf­
flent le vent du nord et le vent du midi, qu'on appelle la
Frontière des Héros, et là, construis un ermitage. »
Le barde répondit: « Comment voulez-vous que je trouve
cette fontaine des druides? Je ne connais pas le lieu où elle
sort de terre. »
Patrice, alors, lui présentant une cloche, qui avait été . •
fabriquée dans le palais de saint Germain d'Auxerre, et que
le saint évêque sonnait pour conjurer les rois, pour appeler
les aumônes au monastère, et surtout pour venir au secours
des pauvres et des malheureux: .
« Très cher frère, lui dit-il, ac.cepte cette cloche comme
une compagne de voyage: elle sera muette tant que tu seras
éloigné de la fontaine dont je t'ai parlé; mais, dès ton arri­
vée au bord de cette fontaine. elle rendra un son clair et
doux jusqu'à ce que je vienne moi-même t'y rejoindre. »
Kiéran suivit le conseil de Patrice, et dès qu'il arriva au
bord de la fontaine des Héros, sa cloche se mit à sonner;
et accourant émerveillés, les hommes du pays ne parlèrent
plus que de la cloche du barde Kiéran.
Quelle est l'origine de la cloche, ou mieux des cloéhes de
SÇl,int Goulven? Voici ce que l'on trouve à ce sU,jet dans

Albert-le-Grand, et ce qui est confirmé aussi dans la vie
inédite du saint (Bibliothèque nationale de Paris, man. fran­
çais 22,321, p. 1268 et suiv.), qui a été traduite et annotée
par dom Plaine, Bulletin de la Société Archéologique du
Fimstère, année 1890, p. 2[1: et suiv. et p. 73 et suiv. :
(t Entee ceux qui levenoient souvent voir en son hermi­
tage, il y avait un riche pGysan de la paroisse de Plou néo ur­
Trez, nommé Le Joncour, auquel un jour le saint, inspiré
par Dieu, manJa par son serviteur Madenus qu'il luy en­
voyast, sans faute, la première choso qu'il trouverait à sa
commodité. Madenus fit son message et trouva Le Joncou!'
en son champ, gouvernant la charuë; luy fist les recom­
mandations du saint et luy dist qu'il ne manquast pas à luy
envoyer ce qu'il tenoit entre ses mains. Joncour, estonné de
celà, veu qu'il n'avoit rien de digne de -luy estre envoyé,
jugeant d'aillenrs que le saint ne' luy faisoit pas ce comman­
dement sans raison, fit le signe de la croix, puis, prenant
trois poignées de terre de dessous le coutre de sa charuë,
les mist au sein de Madenus qui, avec cela, s'en retourna
vers son maistre; mais, sentant cette terre s'apesantir

extraordinairement en son sein, il ne se put tenir de regar-
der ce qu'il portoit et d'où venoit cette pesanteur extraor-
dinaire, et trouva que cette terre, que Joncou!' avoit jettée
dans son sein, s'étoit multipliée de moitié et convertie en
pur or. Saint Goulven, ayant sceu ce qui s'estoit passé,
tença Madenus de sa curiosité, et de cet or fist faire un
calice, trois croix et trois belles cloches quarrées qui avaient
un son harmonieux et de telle pesanteur, que personne n'en
pouvait sonner qu'une d'une main. L'une de ces cloches a
esté longtemps gardée, avec une de ces croix qu'il portait
d'o!'dinaire au col, en la sacristie de l'église tréviale de
Goulven; mais par le mal-heur des guerres elle a estée
perduë; la croix néanmoins y a plus longtemps esté; au
seui attouchement et baiser de la quelle plusieurs malades

ont esté guéris, et les parjures, Jurans à faux sur la croix
de laint Goulven, estoient punis sur-le-champ. L'autre
cloche fut portée à Lesneven et mise au trésor de l'église de
N ostre-Dame; la troisième à Rennes, gardée révéremment
en la cathédrale, avec ses reliques ; l~ seul nom 'de la quelle
guérissait les malades, »
Guy Autret de Missirien, qui a fait quelques additions au
livre d'Albert-le-Grand, ajouta ici : (( On garde une qua­
triesme cloche quarrée de leton en l'église .parochiale de
Goulven (Goulien), en Cornouaille, laquelle, posée sur la
teste des malades, les soulage ou guérit entièrement, » C'est
cette cloche que nOLIs avons décrite et elle continue toujours
à être l'objet de la vénérat: on des fidèles qui y recourent
aussi pour la surdité et les douleurs de tête comme nous
l'avons vu pour celle de saint Pol. Ce concçmrs a surtout
lieu le dernier ·dimanche de juillet et le jour de la fête de
saint Etienne,
Les deux proses anciennes de saint Goulven tirées, l'une
du missel de Rennes (1492) et l'autre du missel de Saint-Pol­
de-Léon (1526), font mention du miracle de la terre trans­
formée en or et de la fabrication des cloches :
Tres cmnpanas et totidem
Auri cruces [ecit idem
De trallsmisso pulvere.
Terram mutat hic in aurum
Clll11ulans Dei thesaurum,
Cruces, clochas, calices.
La cloche de saint Ronan a-t-elle été apportée par lui
d'Irlande lors de son émig'ration en Basse-Bretagne? Elle a
dù lui servir dans son ermitage de la forêt de Névet, et il
est à croire qu'il la sonnait dans la course quotidienne qu'il '
faisait à jeun autour du territoire qui environnait sa cellule,
et dÇlps le circuit plus considérable qu'il parcourait une fois

pa.r semaine, et cela, dit la tradition, pour écarter les loups
de la contrée et en préserver les troupeaux.
C'est en mémoire de ces marches de pénitence et de pro­
tection que l'on fait tous les ans la procession appelée
[Jet, te Troménie, et tous les six ans, la Grande Troménre,
qui a un parcours de près de trois lieu~s .
La <:loche vénérable est conservée à l'église pendant l'an-
née, et portée avec révérence en procession lors de la
Grande Troménie, selon les prescriptions du cérémonial
très ancien que l'on suit rigoureusement depuis plusieurs
siècles.

La cloche de Stival est dénommée aussi dans le pays:
« Bonnet de saint Mériadec », parce qu'elle a la forme des
anciens bonnets carrés. On peut consulter à son sujet la
notice de M. de la Villemal'qué dont j'ai déjà parlé, et cell~
de M. l'abbé Euzenot, actuellement curé-doyen de Cléguérec.
(Bulletin de la Société Archéologique du Finistère, année
1883, p. 280 et suiv.) .
La ressemblance frappante de cette cloche ave celle de
Saint-Pol-de-Léon, non seulement pour la forme générale
mais aussi pour la mesure, nous porterait à croire qu'elles
sont toutes deux de même origine. Faut-il conclure pOllr
cela que saint Mériadec était contemporai n de saint Pol?
On est loill d'être d'accord sur la chronologie de ce saint

eveqlle.
La plus grande v~nération s'attache à cette cloche pré­
cieuse ; elle est gardée dans une petite. armoire à part dans
la sacristie, et enveloppée d'une sorte de robe ou pavillon en
soie blanche. On lui attribue les mêmes vertus miraculeuses
qu'à celles de saint Pol et de saint Goulven, ponr guérir
des doulours de t.ête et d'oreilles; comme elles, on l'impose
aussi sur la tête et on la fait sonner; et c'est par milliers

°r,~son au soulagement.
Arrivons maintenant aux deux pierres sonnantes qui ont
été annoncées dans le titre:
Le même saint Gildas, qui avait fait présent de cloches
fabriquées par lui à saint Cadoc et à sainte Brigite, reçut
ordre de Dieu de s'en aller dans la Bretagn~-Armorique et
débarqua d'abord à l'île d'Houat. Mais au bout de quelque
temps, pour échapper à l'admiration ét à la vénération des
pêcheurs qui venaient le visiter, il se rendit sur le continent
et se retira sur les bords du Blavet, dans une grotte creusée
au flanc d'un rocher et que l'on voit encore aujourd'hui de
la voie ferrée, sur la rive droite de la rivière, environ à
moitié distance entre Baud et Pontivy, assez près de la gare
de Saint-Nicolas-des-Eaux.
Dans cet ermitage, cet habile fondeue, qui avait forurni
o des cloches aux autres et qui même avait voulu en donner
une au Pape, n'en avait pas pour .lui-même; et pour appeler
le peuple à ses instructions, ou pour donner le signal des
divins offices, il se servait d'une grande pierre, d'environ
deux mètres de longueur, sur laquelle il frappait avec un
gros caillou de quartz, et qui rendait un son très fort, sem-
blable au bruit d'une enclume de forgeron lorsqu'on bat le
fer.
Saint Gildas avait pour disciple saint Bieuzy qui habitait
une grotte voisine de la sienne et avait aussi sa pierre son­
nante, mais plus petite que èelle de son maître.
La pierre de saint Gildas se trouve toujours dans son
ermitage, qui est maintenant moitié grotte et moitié cha-
pelle; et elle a toujours le son d'autrefois, se faisant entendre
au loin dans la vallée et sur les coteaux environnants. La
pierre de saint Bieuzy a été transportée dans l'église parois-

siale qui port.e son nom; elle y est placée sur un piédestal
au pied de sa statue, et dans une sorte de cuvette creusée
par les chocs répétés se trouve encore le bloc de quartz qui
servait au saint et avec lequel vous pouvez aussi la frapper,
pour la faire sonner à votre tour.
Tout près de l'ermitage des deux saints, sur le promon­
toire escarpé qui s'avance dans un pli de la rivière et sous
lequel passe maintenant le tunnel du chemin de fel', se troll­
vait l'ancien camp ou éLablissemfmt romain de Castennec. Il
est à croire que dans cette station importante se trouvaient
quelques statues ou idoles. Le fait est que, au pied de ce coteau,
lorsqu'on a exécuté les travaux de creusement du canal, on
a trouvé dans le lit de la rivière la statue romaine connue
sous le nom de Vénus cle Quinipilly. et qui se trouve main-
tenant à Baud, dans une propriété particulière. Il est pro-
bable qu'elle provenait de Castennec, et il n'est pas témé­
raire d'accuser saint Gildas d'être l'auteur de son immersion.
serait-ce pas à ces idoles qu'il fait allusion dans son
livre, De Excidio Britanniœ, lorsqu'il dit qu'il trouva en
Armorique c( des merveilles diaboliques, surpassant par leur
nombre toutes celles d'Egyptc, et subsistant encore sous les
traits les plus hideux dans les déserts et dans les ruines
abandonnées: c( Portenta cliabolica penè numero Egyptiaca
vincentia, quorum non nulla, lineamentis adhus·clijJormibus
citrà vel irdrà cleserta maenia solda rnore vigentia, torvis
vultibus intuemur, »
Saint Bieuzy a une histoire curieuse et qui mérite d'être
rapportée. Après le départ de son maître pour Rhuys, il alla
se fixer à quelque distance de son ermitage, à l'endroit
connu maintenant sous le nom de Prioldy, le Prieuré, ou
niême au bourg .actuel de Bieuzy. Il avait le don des mira­
cles et guérissait particulièrement de la rage. Un ,dimanche,
pendant qu'il disait la messe à toute la population réunie,
un s-eigneur du voisinage l'envoya chercher pour venir

immédiatement guérir ses chiens qui étaient enragés. Le
) saint répondit qu'il n'interromperait pas la messe, surtout
un dimanche, pour s'occuper de chiens. Le seigneur, furieux
de son refus, s'en va tout courroucé jusqu'à l'église, trouve
encore le saint prêtre à l'autel, s'avance jusqu'à lui et le
frappe d'un gl'and coup de hache dans la nuque, et, laissant
le fer enfoncé dans la plaie, il retourne vers sa demeure.
Mais voilà que sa meute enragée vient à sa rencontre, ses
chieI?s se· jettent sur lui et le dévorent en un instant.
Saint Bieuzy termina sa messe, et, sentant qu'il était
frappé à mort, il dit aux fidèles qui l'entouraient: Vous
voyez que ma blessure est mortelle, si je retirais la hache
mon sang coulerait à flots et je ne tarderais pas à expirer.
Je ne veux pas mourir avant d'avoir YU une dernière fois
mon maître Gildas; je vous dis donc adieu et je me mets
immédiatement en route pour le pays de Rhuys; daigne le
Seigneur me conserver jusque là. ))
Mais son peuple fidèle, ne voulant point l'abandonner, se
mit en rout.e avec lui. Ils arrivèrent vers le soir dans une
lande de Pluvignier el y passèrent la nuit, à l'endroit même
olt se trouve maintenant une chapelle de saint Bieuzy. Le
lendemain ils reprirent leur voyage, et lorsqu'ils furent à
Baden, sur le bord de la rivière d'Auray, Bieuzy monta sur
une barque, prit congé de ses enfants, les bénit et navigua
jusqu'au monastère de Rhuys où, ayant revu son maître et
reçu sa bénédiction, il rendit le dernier soupir.
Pour en revenir aux pierres sonnantes de nos deux saints,
on pourrait croire que c'est là un exemple unique au monde
de cloches en pierre. Voici cependant ce que l'on trouve dans
Blavignac, p. 399: ,
M. de Laborde raconte que, étant au couvent de Sainte­
Catherine au Mont-Sinaï, il vit un des moines annon'cel'

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l'office des morts en fl'appant à coups monotones une gl'ande
piene suspendue contre le, mur .
et lugubre, ajoute le savant voyageul',
. Ce son profond
n'ayant rien de l'éclat sonore de la cloche, s'associait bien à
l'idée qu'il exprimait .

Et maintenant ami lecteur, dites-le moi, n'est-il pas vrai
que, en commençant cette étude SUl' les clochettes de Bre­
tagne, vous ne vous attendiez point en terminant à être
tl'ansporté jusque sur le Sina'i ? > • ' .

.T.-M. ABGRALL,
Ch. han .